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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 16:00

  11ème Chapitre:  NOUKHILA 1

 

Samedi 28 Mai 1960 : Des bruits circulaient depuis quelques temps. La décision est enfin prise: nous allons cantonner au Poste de Noukhila (ce dit en arabe: 'Nkhila', qui veut dire: 'palmier)'. Cela nous évitera ces allers et retours entre notre camp et ce Poste. Sur le plan militaire, nous supposons que cette décision doit comporter des avantages. Préparation de notre matériel et rangement dans les camions. Les tentes ne seront pas démontées dans la perspective d'un éventuel retour. Notre section part à 15 heures en avant- garde.

  1960-001- Le Poste de Noukrila.

                         Le Poste fortifié de Noukhila, construit depuis fort longtemps.

 

       Nous allons vivre pour la première fois dans des bâtiments. Pourra-t-on s’y habituer ? Cela devrait être plus agréable que sous la tente. On verra bien. La journée a été très chaude,comme d'habitude, et la nuit le sera presque autant... sous ces tôles ondulées, posées sur des chevrons, sans aucune autre isolation thermique, constituant la toiture de nos nouveaux logements. Il me vint tout de suite en mémoire le souvenir de ce fabuleux film, le "Pont sur la rivière Kwai", sorti en 1957, réalisé d'après une adaptation du roman de Pierre Boulle. Je suis persuadé que vous l'avez vu. Rappelez-vous la scène où, l'officier anglais, le colonel Nicholson est enfermé dans une geôle recouverte de tôles, et laissé là un certain nombre d'heures pour le punir, le faire réfléchir, le faire suer...

 

         "La chaleur est écrasante sous les guitounes. Sur nos lits picot, les contours de nos corps se dessinent par une mince ligne blanche; la concrétion minérale des gouttes de sueur qui tombent de notre peau sur la toile du lit. Nous bouffons chque jour nos huit pastilles de sels minéraux règlementaires, mais nous enregistrons quand même cinq ou six cas de coup de chaleur.

...A la soif et à la chaleur, il faut joindre les mouches à nos maux. Sorties de nulle part, elles nous agressent de partout et se ruent sur nos têtes, nos mains, seuls endroits accessibles". ("Nous regardions la mort en face" par Jacques Langard s/lieutenant à la 5è Compagnie du 8è RIMa).

 

             Les bâtiments du Poste de Noukhila, c'était ça aussi, avec de surplus, des petites fenêtres ne facilitant pas l'aération... contrairement aux tentes où nous pouvions rouler et remonter les toiles, afin de chasser l'air chaud et irrespirable. Dès la première nuit dans ce Poste, nous perdions un plus par rapport au camp de Boussemghoun.

 

             Charles Kleinknect, dans son livre: "Une vie au service de l'Algérie et du Sahara", nous décrit admirablement bien l'environnement de Noukhila:

         "...lui faire partager notre enthousiasme pour la lointaine et minuscule oasis inhabitée de Noukhila, perdue, immuable, dans la tranquilité silencieuse d'une vallée de roches et de sable fin. Avec ses quelques palmiers sauvages inondés de soleil, baignés par une source cachée sous les papyrus et les capillaires, entourés d'une végétation luxuriante, cette émeraude, piquée dans une immensité ocre, aride, devait ressembler au jardin de l'Eden, bercée par le bruissement des palmiers, le murmure de l'eau et le roucoulement des tourterelles. Station privilégiée, respectée par le voyageur de passage, elle ne présentait aucune trace de bivouac ou de pollution, les empreintes de pas elles-mêmes étaient effacées par le vent. Comment ne pas évoquer Baudelaire, son Invitation au voyage où "le monde s'endort dans une chaude lumière et où tout n'est que ordre et beauté, luxe, calme et volupté". Lyrisme surfait, sans doute, mais qui exprime ce que nous ressentions à l'époque". (1953)

 

Dimanche 29 Mai : Le reste de la Compagnie nous rejoint dans la journée, en amenant la cuisine roulante.

 

1960-002- Aménagement au Poste de Noukrila.

           En attente d'affectation dans les chambrées, le grand déballage...

           A l'horizon, les djebels qui nous tendent les bras...

 

         Au fur et à mesure de notre installation, nous remettons le Poste en bon état. Beaucoup de nettoyage reste à faire. Il y a eu, de la part de nos prédécesseurs, un léger manque d'entretien que nous essayons de corriger le plus rapidement possible. Dans la soirée, nous sommes invités à goûter le méchoui préparé par nos collègues musulmans. Excellent. Cela nous change du…poulet-frites.

 

Lundi 30 Mai : Corvées diverses pour toutes les sections. Tout le monde met la main à la pâte car le temps presse, et les opérations sont pour bientôt. 

 

Mardi 31 Mai : Les corvées continuent..Apparemment, il y a beaucoup de chose à réaliser.                                  

 

Mercredi 1er Juin 1960 : Corvées diverses. La construction de ce Poste est certainement le résultat du travail acharné des troupes de la Légion ou peut-être de celles des Bataillons d'Afrique, à une époque bien lointaine. 

 

     "Le 13 juin 1832, par Ordonnance Royale de Louis Philippe, sont créés les Bataillons d'Infanterie Légère d'Afrique, plus connus sous leurs surnoms de 'Bat. d'Af',pour remplacer les Compagnies disciplinaires et les ateliers de soldats où étaient jusque là envoyés les condamnés de Droit commun ou les punis militaire.

       Ces Bataillons furent organisés en unités plus légères que l'Infanterie de Ligne et mieux adaptés à la forme de combat que leur imposait un adversaire extraordinairement mobile.

         Les trois Bataillons créés, participèrent à tous les combats de pacification de cette période en Algérie et s'y comportèrent très correctement.

          Le 1er Bataillon acquiert une renommée particulière au cours des opérations de 1840, notamment lors de la défense de Mazagan en février, où 123 chasseurs repoussent les assauts de 8 000 guerriers conduits par Mustapha Beb Tami, l'un des lieutenants d'Ab-el-Kader. Il était stationné à Mostaganem, à Oran puis à Tataouine après 1832.

              Nota: Il ne faut pas confondre les Bataillons d'Afrique avec ce que l'on appelait les 'Compagnies d'exclus'. Ces unités stationnées à Aïn Sefra, dans le sud algérien, étaient composées de condamnés à des peines supérieures à 5 ans d'emprisonnement et jugés indignes de porter des armes. Ils étaient employés à des travaux d'intérêt général et du génie civil". ('Bataillons d'Afrique' - Musée de l'Infanterie).

 

     Saura-t-on un jour qui a pu construire ce Poste militaire? Peut-être est-ce le fait d'une de ces Compagnie d'exclus!  Mais sous quel commandement et à quelle époque?

      La lecture des 'Lettres du Sud-oranais' par le général Lyautet, me laisse supposer, sans en avoir vraiment la certitude, que ce Poste fortifié fut édifié entre 1903 et 1906, alors que ce général avait l'entière responsabilité des secteurs d'Aïn-Sefra, de Colomb Béchar et de la Saoura. A cette époque, la fonction de ce Poste était de surveiller la large vallée s'étendant à l'Ouest vers le Maroc, et d'autre part, de surveiller la piste, passant entre les deux massifs montagneux que sont le Tanout et le Taméda, permettant d'accéder à Tiout puis à Aïn-Sefra.

 

     Des miradors existent aux trois angles du Poste et sont améliorés. Dans le bas de chaque mirador, il est prévu le couchage pour les hommes qui se relaieront. Au-dessus, se tient le poste de garde. Deux mitrailleuses y sont en place et ne demandent qu'à servir; une de 12,7 m/m et une autre d'un calibre inférieur. Des essais de tirs ont été effectués pour réduire les 'angles morts'.              

 

Jeudi 2 Juin : Section de jour.

 

Vendredi 3 Juin : Corvées diverses.

 

Samedi 4 Juin : Corvées diverses et aménagement du poste de garde surnommé "la sonnette".

 

1960-004- La 'Sonnette'.

Le poste  'la Sonnette'.

1960-005- La 'Sonnette' avec GONIN.

 

        Il s’agissait d’un poste de surveillance le jour et de garde la nuit, situé à l’extérieur du Poste, sur une petite crète rocheuse le surplombant, et à environ 150 mètres. Il était bâti en dur, en pierres assemblées à sec. L'équipe de cinq hommes était relevée toutes les 24 heures. Un caporal  faisait fonction de chef de poste. Le rôle essentiel de la sonnette était de servir de "disjoncteur" en cas d'attaque sérieuse du Poste. Cela ne s'est jamais vérifié... les éventuels rebelles du coin choisissant de préférence son contournement. Mais, en cas d'attaque sérieuse, les hommes de la sonnette ne devaient, en principe, s'attendre à aucun secours de la part du Poste fortifié. 

       Au sud du Poste et à 300 mètres environ en contrebas, se trouve l'oasis. Sa source nous alimentait en eau potable. 

 

1960-010- Récupération de l'eau à la source.

                         La source de Noukhila en 1960.

 

      L'eau attirant forcément les animaux du secteur, certains confectionnaient des pièges à tourterelles à l'aide de pierres judicieusement disposées. Ils étaient activés le soir et, à la première heure, les apprentis-braconniers allaient aux résultats. C'était principalement la petite équipe de Corses avec, à sa tête le "pitchounet", qui s'en occupait. Après, il y avait la cuisson au feu de bois dans un lieu discret de la palmeraie et la petite bouffe tout aussi discrète. On allait y faire notre toilette à cette source ainsi que quelques parties de rigolade mais toujours de façon convenable. C'était les bons moments de nos vingt ans en Algérie...   

 

1960-011- Les jeux...

Quelques parties de rigolade...

 

1960-022--Pret-a-embarquer-dans-les-camions.-copie-1.jpg

 Un départ en opération au Poste de Noukhila. Quelques anciens reconnaitront le lieutenant Fischer (de profil), tout près du GMC.

 

Dimanche 5 Juin : C’est Pentecôte. Départ à 15 heures pour le camp de Boussemghoun d'où nous en repartons à 16 heures pour Chellâla que nous atteindrons à 19 heures. Des opérations dans le secteur de Géryville y seraient programmées. Le PC du Bataillon ainsi que la 1è et la 3è Compagnie se joignent à nous. 

 

Lundi 6 Juin : Départ à 3 heures 30. Près de 3 heures de bahut sont nécessaires pour nous amener sur une DZ. Nous serons héliportés à 10 heures sur le '1700'. Nous ratissons des oueds jusqu'à la nuit, puis nous restons sur le terrain en embuscade. Nuit un peu fraiche pour la saison dû à l'altitude.       

 

Mardi 7 Juin : Décrochage à 6 heures et ratissage jusqu’au pied du massif où nous attendent les bahuts en fin de matinée.

 

1960-025--Halte--casse-croute--apres-avoir-fouille-la-fa.jpg

 Dinette sur une touffe d’alfa avec nos rations individuelles.(Vaquier, à gauche, et Dramez)

 

1960-031- Arrêt pour la photo de groupe.

 A l'assaut d'un djebel.(st Martinez, c-chef Kairet, Galéazi, X, et Bélime à droite)

 

        Après le casse-croûte, on nous demande de grimper le djebel où nous étions il y a de cela quelques heures... certainement pour nour faire digérer, à moins qu'un gradé y ait oublié quelque chose... Il parait que le colonel aurait oublié sa canne-siège... Arrivés au sommet, on le redescend en ratissant à nouveau et nous rejoignons les bahuts parqués toujours au même endroit, qui nous obligent à une heure de tape-cul avec la poussière en prime. Repas du soir avec les boites de ration puis, à la nuit tombante, nous retournons par nos propres moyens au pied du '1700' pour l'embuscade de nuit. Y sont invitées les autres Compagnies. C'est bien connu, plus on est de fous,  plus on rit...  

 

Mercredi 8 Juin : Décrochage à 6 heures 30 pour récupérer les bahuts qui sont loin dans la plaine, afin de rejoindre la palmeraie de Brézina, située à une centaine de kilomètres, où nous y arrivons en fin d’après-midi. Nettoyage des armes, repas chaud. Nous passerons la nuit à la belle étoile mais sur les lits de camp que nous avons amenés.

 

Jeudi 9 Juin : Départ à 4 heures pour une trentaine de kilomètres de piste. Opération de ratissage. Les journées sont chaudes; on mouille le treillis depuis le printemps et cela va aller en empirant avec l'été qui approche. Retour à Brézina à 19 heures.

 

     "C'est dans le Sahara du sud oranais, au milieu des dunes et des oasis que se situe Brézina, dans la wilaya d'El-Bayadh. Brézina demeure la petite oasis oubliée dans le désert et ce, malgré son site admirable, son passé prestigieux fait d'épopées et de légendes, sa palmeraie ornées de dunes de sable, le vieux ksar embrassé par la vallée de l'oued Segguer, le borj de Sidi Hamza...En tout, le charme de cette petite oasis vient de trois éléments composant le paysage: la palmeraie, les dunes de sable et la douceur du silence. Brézina fut visité en 1845 pour la première fois par la colonne Géry". ('Brézina - Porte du désert').

 

Vendredi 10 Juin : Repos le matin. L’après-midi, escorte d’un convoi à 12 heures  sur un Poste militaire, dont je ne me rappelle plus le nom, à une quarantaine de kilomètres. Retour à 22 heures.

 

Samedi 11 Juin : Départ à 4 heures 30 pour deux heures de piste en bahut. Opération de bouclage d'abord puis de ratissage d’oueds. Journée très chaude et fatigante. Retour à Brézina à 19 heures. En crapahutant en plein soleil, nous avons des "mirages"... on se voit buvant une bière, le verre nimbé d'une buée de fraicheur... Incroyable le nombre de fois que nous avons subi ce phénomène... Pour l'instant, c'est l'eau tiède du bidon qui nous rafraichit la bouche ...

 

Dimanche 12 Juin : Nous sommes placé en alerte. On attend, le sac à dos et l’arme près de nous. On plaisante, on lit, on écrit, on se repose, on découvre la palmeraie. Quelques habitants se manifestent à nous. Cette situation va durer jusqu’à la tombée de la nuit.

 

Lundi 13 Juin : Départ à 5 heures. Quelques kilomètres en bahut comme d'habitude puis bouclage de terrain. Le retour se fait à 15 heures mais le convoi est stoppé par un violent orage. Beaucoup seront trempés de la tête aux pieds. A minuit, nous arrivons à l’aérodrome de Méchéria où nous y passons la nuit tant bien que mal...

 

Mardi 14 Juin : Départ de l’aérodrome à 6 heures en direction des Arbaouats, puis de Chéllâla où nous y arrivons à 13 heures. Repas avec les rations. Retour à Noukhila en passant par Boussemghoun. Nous y arrivons à 17 heures. Nettoyage corporel et repas chaud. Après, le lit…

 

            "Le 14 juin 1960, de GAULLE s'adresse au GPRA. Il parle du collège unique, de cessez-le-feu par la paix des braves, de l'autodétermination, de libre référendum et il ajoute à l'adresse de Tunis: 'Une fois de plus je me tourne, au nom de la France, vers les dirigeants de l'insurrection. Je leur déclare que nous les attendrons ici pour trouver avec eux une fin honorable des combats qui se traînent  encore, régler la destination des armes, assurer le sort des combattants..."

               Si Salah est stupéfait. Comment? La destination des armes, le sort des combattants? Ne s'était-on pas mis d'accord sur ces points le 31 mai 1960?

                On sait par le décryptage de certains messages en provenance de la rébellion, que le GPRA n'a pas l'intention de se laisser manoeuvrer. Outré par les prétentions du GPRA, et craignant de se faire lanterner, de GAULLE met fin aux entretiens de Melun.

                 Et pour le fellagha, tout est simple: 'Si on veut discuter, c'est qu'on ne veut plus se battre. Si on ne veut plus se battre, c'est qu'on admet être les moins forts, qu'on est déjà vaincu' ". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le Mire).

                

Mercredi 15 et Jeudi 16 Juin : Corvées diverses.

 

Vendredi 17 Juin : Départ de la Compagnie pour plusieurs jours d’opération. Etant permissionnaire, je suis exempté de cette sortie. Un petit cadeau du capitaine?

 

Du Samedi 18 au Samedi 25 Juin : Je suis toujours dans l’attente de partir en perm, mais j'attend l'ordre qui ne peut venir que du capitaine, lequel est en opération. Le Nord 2500 nous a parachuté des vivres; la récupération des containers s'est faite difficilement à cause du vent et du terrain très accidenté autour du Poste.  

       La Compagnie rentre au Poste ce samedi 25 juin à 10 heures. Je demande aux copains: "Comment ça s'est passé?" Et la réponse fuse aussitôt : "Fallait venir avec nous, tu n'aurais pas à poser la question". Je perçois un peu d'amertume et de nervosité dans ces paroles. Je comprends fort bien ce qu'ils pensent, mais cette situation n'est pas de mon fait. Partir au crapahut et me revoir encore là à leur retour, a dû aiguiser quelques sentiments de jalousie tout à fait compréhensible. A la Compagnie, c'est pas moi qui donne les ordres; je ne fais qu'obéir. A priori, le capitaine pensait mon départ plus proche que prévu pour la base arrière. Bon, cette mauvaise humeur ne va pas durer... Tous savent bien que je n'ai pas la réputation d'un "tireur au flanc". 

 

Dimanche 26 Juin : Revue de paquetage et de détails  de 6 heures à 13 heures. On râle forcément… A 16 heures, revue d’armes par notre chef de section. Et ça continue; à 17 heures, revue d’armes et de chambrée par le capitaine Derollez. Cela se poursuit par du maniement d’armes, en tenue de ville, en plein soleil, sur cette petite place du Poste où l'on y étouffe de chaleur rien qu'en se roulant les pouces. Qu'avons-nous pu lui faire? On n'arrive pas à le savoir... Peut-être une lubie! D'après nos informations, il ne devrait pas tarder à nous quitter; ce changement prochain de situation le turlupine? A ce point!

 

Lundi 27 Juin : Départ à 6 heures pour des ratissages aux alentours de la piste de la mort. Je suis sur les rangs. Finalement, le capitaine m'a fait un cadeau quelque peu empoisonné vis à vis de mes copains, mais tout de même, un cadeau. Je ne vais pas cracher dans la soupe maintenant... Merci mon capitaine, ça rattrape mes sept jours de tôle.

 

1960-017- Un départ en opération à Noukrila.

                         Dans l'attente d'un départ en opération.

1960-018- Un autre départ en opération.

Les copains...

1960-019- Idem.

 

 

Mardi 28 Juin : Nettoyage et revue d’armes par le chef de section, le s/lieutenant Fischer.

 

Mercredi 29 Juin : Section de Jour. Corvées ordinaires. Maintenant, je trouve le temps long. L'ordre de départ pour ma perm tarde bien à venir... J'ai les nerfs qui commencent à se "nouer". Je deviens irritable, j'ai des doutes; il ne faudrait pas qu'ils m'aient oublié...

 

Jeudi 30 Juin : Enfin, au Rapport, le groupe de permissionnaires, dont je fais partie, apprend qu'il partira ce jour pour rejoindre le camp de Boussemghoun où il y attendra le départ du convoi pour Aïn Sefra. Cette nouvelle nous prend au "au pied levé" malgré que nous l'attendions depuis un certain nombre de jours. On est content, on est heureux, mais on n'est pas encore rendus à la maison... il va s'en passer des jours à attendre...

          Je me rends chez le fourrier pour y déposer arme, munitions et paquetage, enfin...tout ce qui ne met pas utile là où je dois aller. L'heure du départ arrive. Un au revoir aux copains que je laisse momentanément dans ce pétrin mais qui sont heureux de me voir partir,…heureux mais regrettant de ne pas être du lot. Je suis en tenue d’été, j’espère qu’il n’y aura pas de corvée de charbon sur mon parcours… Je me sens léger. Dans la valise il y a quelques cadeaux pour la famille, ce que ma petite solde de trouffion a pu me permettre d'acheter; des cigarettes pour mes affectueux intoxiqués, deux tapis (petits...) pour ma mère et ma soeur, un cendrier en souvenir de cette chère Algérie, et puis toutes les photos que j'ai pu prendre au cours de cette année de crapahut, qui représentent une foule de souvenirs de ma vie de jeune planqué...   

 

Dimanche 3 Juillet 1960 : Nous partons avec le convoi pour Aïn Sefra à 13 heures. Ceux qui restent sur place, nous saluent joyeusement et nous, encore plus… Nous sommes déjà dans la famille par la pensée. Arrivée à 18 heures à la caserne. On se fait inscrire pour les repas et le couchage. Il fait horriblement chaud. Nous savons pertinemment que le départ pour Oran n’est pas pour si tôt. Il faudra bien occuper nos journées d’une façon ou d’une autre mais les opérations ne sont plus nôtre souci...

 

Vendredi 15 Juillet : Après une longue attente d'une douzaine de jours, nous voilà depuis 4 heures du matin à attendre, sur le quai de cette petite gare d’Aïn Sefra, le "Rafale", le train tant révê depuis des mois. A 8 heures, le voilà qui arrive enfin, tout doucement, à son allure... Il me fait penser au petit train de la Camargue... Il ne sait pas que nous sommes pressés… Il est rempli de militaires en provenance de camps situés plus au sud que le nôtre, qui remonte sur Oran. Pour certains d’entre eux, c’est la Quille, pour d’autres comme moi, il ne s’agit que d’un simple séjour en France. Rien que de penser à ce retour, j’ai l’estomac qui se noue. Arrêts successifs dans les petites  gares que l’on reconnait et qui nous rappellent qu’il y a quelques mois de cela, on faisait, dans d’autres conditions, le même trajet mais en sens inverse. Le temps passe, c’est sûr, mais toujours pas assez vite.

 

 

 

 

1960-042- Dans le train, le sourire...

Avec Mauchaussé, à ma gauche.

1960-040-Le marchandage avec les arabes.

 

       Quelques photos sont faites à la faveur d’arrêts; les plus appréciées sont celles prises sur la passerelle arrière du wagon. Là, appuyés sur le garde-corps en fer forgé, le sourire aux lèvres, on pose pour la famille sur ce mémorable train.

 

1960-39- Qui a pu nous couper la tête ainsi...

Qui a pu me couper la tête ainsi ? J'aurai du prendre appui sur le garde-corps, comme Maguet...

 

Samedi 16 Juillet : Arrivée en gare d’Oran à 2 heures du matin. Nous sommes transportés par camion à la caserne de transit où nous nous reposerons une paire d’heures.

 

         De jour, par temps clair, des hauteurs de la ville, on distingue les côtes espagnoles distantes, à vol d’oiseau, de 200 kilomètres environ. A une certaine époque, l'Oranais était devenue la "Terre promise" pour nombre d'Espagnols chassés de leur pays par la misère et parfois pour des raisons politiques. L’Oranais fut vite  appelé "l'Andalousie française". 

           On peut citer le cas d'un certain Juan BASTOS qui a débarqué en Algérie au début des années 1830. Il créa une manufacture de tabac en 1838, implantée à Oran. Cette entreprise ne cessa de prospérer surtout avec l’afflux des militaires français qui aimaient bien fumer une "Bastos" , après la cigarette de troupe évidemment. Mais le cas de cet émigré ne fut pas celui de tous ses compagnons d’aventure…

 

         "Dès 1830, la conquète de l'Algérie est accompagnée d'une colonisation de peuplement: les militaires français deviennent des colons en s'installant et aménageant le territoire conquis. Les pionniers sont progressivement rejoints par des compatriotes tels les voisins Corses ou les Alsaciens-Lorrains dont la région vient d'être annexée par l'Allemagne en 1870, et également par des immigrants étrangers arrivants par vagues successives des pays méditerranéens frontaliers: surtout l'Espagne, mais aussi d'Italie et de Malte, possession britanique depuis 1814. Les ressortissants d'Allemagne et de Suisse sont également encouragés à prendre part à la colonisation'. ( "Conquête de l'Algérie par la France".) 

 

          Réveil à 5 heures. Je n'ai pu dormir, trop de pensées m'agitent. Nous avons droit à un petit déjeuner puis, c'est le  rassemblement sur cette immense place du DIM d'Oran, pour la vérification de notre paquetage. Surtout pour vérifier si nous n'essayons pas de passer des armes de poing. La fouille est sévère et dure une bonne heure. Ensuite, nous embarquons sur le "Ville d'Oran" à 9 heures. Quel plaisir, quelle joie refoulée en empruntant cette passerelle...

            

          "Ce paquebot fut le navire le plus rapide de son temps, après le 'Kairouan'. Sa vitesse: 21 noeuds. Le 'Ville d'Oran' tourna sans relâche entre Marseille et les ports algériens entre 1954 et 1962. Il ramena les troupes militaires et participa à l'exode des pieds-noirs. Il fut démoli à Trieste (Italie) en décembre 1969".        

 

         L’appareillage a lieu à 10 heures 30. Moment d’émotion lorsque nous sortons de la rade. Personne n’a l’idée de chanter, ce serait déplacé… Je pense à mes copains de Noukhila; peut-être sont-ils en train de grimper le Taméda en suant et en maugréant. 

 

1960-047- Les heureux permissionnaires...

 Malgré tout, nous avons le sourire aux lèvres lorsque le bateau s’éloigne du quai.

 La Vierge Marie, de Santa Cruz se détache sur le ciel bleu.

 

       "Rien n'est plus beau, rien n'est plus significatif pour celui qui aime du même amour l'Afrique et la Méditerranée que de contempler leur union du haut de Santa Cruz... Ce tas de monnaies blanches jetées au hasard, c'est ORAN; cette tâche d'encre violette, c'est la méditerranée; cette poussière d'or sur un miroir d'argent, c'est le sel de la plaine à travers le soleil". ("Jean Grenier - Philosophe et écrivain. 1898-1971).

 

      Nous aurons beau temps pour cette traversée. Oran et ses falaises garnies d’immeubles s’estompent tout doucement. Les conversations vont bon train, on entend rire et plaisanter. Dans quelques heures…

      Quelques mots sur cette vierge de Santa-Cruz :

 

       "Le choléra s'installe à Oran en septembre 1849. En novembre, la population organise une procession sur la colline de Santa-Cruz. Résultat: la pluie se met à tomber, purifiant l'atmosphère. L'épidémie s'arrêta. Une petite chapelle, exposant une statue de la Vierge Marie, est construite en 1850 après cette terrible épidémie qui avait fait plusieurs centaines de victimes par jour. 

        La statue de la Vierge fut ramenée en France en 1965. Elle trouva refuge au Mas de Mingue, un quartier périphérique de Nîmes. Un sanctuaire fut bâti et inauguré en 1973. Depuis, un important pèlerinage a lieu, chaque année, toujours le jeudi de l'Ascencion, qui rassemble des milliers de rapatriés. C'est aussi l'occasion, pour parents et amis, de se retrouver dans l'esprit familial qui était le leur avant l'exode vers la terre de France. Ce sanctuaire, second site de pèlerinage de France après Lourdes, n'est pas uniquement réservé à la seule communauté des pieds-noirs. Ouvert à tous, il reçoit des centaines de fidèles qui y convergent à longueur d'année". ('Chapelle de Santa-Cruz' - Wikipédia).  

 

 

Dimanche 17 Juillet : A 12 heures 30, le bateau accoste au quai du port de Marseille. L'atmosphère me surprend... je renoue avec beaucoup de choses que je connaisais déjà... A la gare maritime, on se disperse. Il y a ceux qui habitent la ville et qui sont déjà acceuillis chaleureusement par leurs familles, et d'autres, comme moi, qui doivent se rendre à la gare Saint-Charles pour prendre le train. Des camions militaires sont là pour prendre en charge ces derniers. On se quitte après un salut rapide... en se promettant de se revoir d'ici une quinzaine...

            A la gare, je suis en avance sur l'horaire pour prendre l'autorail de 16 heures 30. Il me faut encore patienter, alors que d'autres sont dans leur famille. Je suis inquiet. Un an que je n'ai pas vu mes parents; comment vais-je les retrouver, malgré l'envoi de nombreuses lettres, me signifiant que tout va bien pour eux. Ils sont âgés de 63 ans; ce n'est pas un grand âge mais sont-ils toujours en bonne santé comme ils ont essayé de m'en persuader tout au long de l'année écoulée! Ils n'ont pas dû être épargnés par les soucis et cette situation est identique à toutes les familles qui ont un fils de l'autre côté de la méditerranée. 

 

          En principe, personne ne doit m'attendre à la gare. Depuis de nombreux jours je n’ai pas écris à mes parents, ayant souhaité leur faire la surprise. Oui, cela va être une bonne surprise pour eux. J'arrive dans cette bonne petite ville à 18 heures 10. Je jette un rapide coup d'oeil dans la salle des "pas perdus", des fois qu'il y aurait quelqu'un... Non, personne n'est là à part la Police Militaire qui me réclame mon "titre de séjour". Ils ne connaissent pas leur bonheur, ces planqués! La valise à la main, la musette à l'épaule, je m'apprête à parcourir les deux kilomètres qui me séparent de la maison. Je remonte le boulevard qui longe la voie ferrée. En ce dimanche de juillet, il n'y a pas grand monde par les rues. C'est la période des congés, et les côtes de la méditerranée ne sont pas loin ... Les évènements d'Algérie n'empêchent pas la vie de s'écouler paisiblement en France... L'Algérie, c'est si loin! Et puis, ce n'est pas le problème de toute la population française, à moins d'avoir un fils ou un frère là-bas. Les micocouliers qui agrémentent la voie sont toujours là. Les palmiers sont différents, mais ici il n'y en a pas, leur plantation se fera bien plus tard. Mon pas est rapide, j'ai l'habitude, j'ai surtout hâte. Quelques voitures me croisent, leurs occupants me regardant d'un air indifférent...

          Une voiture me double, ralenti et s'arrête à quelques dizaines de mètres plus loin. Je reconnais ma soeur qui me fait de grands signes du bras. Elle est tout aussi surprise que moi et les larmes sont au rendez-vous. Je disais, me dit-elle,  justement à Raymond (son mari): 'Regarde ce militaire comme il est bronzé, faudrait pas que...' que ce soit le petit frère! Et bien, si! Ils se rendaient chez nos parents. Dans la voiture, il y a mon jeune filleul, Michel. Je dis 'jeune' car, lorsque je suis parti en juillet dernier, il n'avait que 6 mois et maintenant c'est un grand  garçon de 18 mois qui me regarde très étonné, tout en se cramponnant à son siège. Après les embrassades et l'émotion passée, nous ne mettrons pas longtemps pour nous rendre à la maison familiale.

            Devant la porte, la surprise laisse ma mère sans voix. Les meilleures surprises font toujours un peu mal... Elle va mettre quelques minutes pour reprendre ses esprits. Nouvelle surprise pour moi ; il y a mon frère et sa femme ainsi que leur premier nouveau né, mon neveu Alain qui, né en février de cette année, a 5 mois. En mon absence, la famille s'est agrandie... un signe de santé et d'amour... Les retrouvailles familiales se font dans la joie. Il manque mon père que mon beau-frère est allé avertir et qui viendra très rapidement. Lui aussi a la gorge serrée car il s’est bien fait du souci pour moi. A la retraite et à son âge, il travaille encore comme serveur dans un grand café de la ville pour pouvoir m’envoyer des mandats qui me permettront de me payer quelques fantaisies à Aïn Sefra ou ailleurs. 

            Je l’ai peut-être déjà dit mais, quitte à me répéter, je suis énormément redevable à mes parents pour tout ce qu’ils ont fait pour moi et je n’aurai de cesse de les en remercier du plus profond de mon cœur. Tous ces moments de bonheur ressurgissent de ma mémoire. La famille était là toute entière réunie. C’était le bon temps mais depuis, beaucoup ont disparu.

 

            Contact: riton16@orange.fr

 

 

  

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HENRI 02/08/2016 10:49

Salut Marcel,
Voilà de nouvelles informations sur ce Poste de Noukhila. Merci de me les donner. Bon, pour la crémaillère, c'était une plaisanterie car, en votre qualité de bâtisseurs, c'est vous qui l'avait pendu et c'est à vous que votre commandant d'escadron a payé le champagne... Enfin, je suppose... Donc, nous devons la 'propreté douteuse' aux Tirailleurs Sénégalais... On s'en rappellera...
Merci de 'lire et relire' mon blog (55 000 entrées à ce jour). Il va falloir que tu le relises à nouveau, mais dans une paire de mois; je le restaure à nouveau mais de façon honnête... Tu n'es pas obligé de le relire. As-tu des photos de ton époque à ce Poste, ou du moins, une photo de toi avec ton 'canasson'. Tu connais ma figure car elle figure sur mon blog en de nombreux exemplaires. J'aimerai connaître la tienne... Mon adresse mail: riton16@orange.fr
Bien cordialement. André.


Merci

Marcel 01/08/2016 20:25

Bonsoir Henri,
Merci pour ta réponse ultra rapide.
Merci pour ton blog, que je lis et relis souvent, avec toujours la même émotion.
La piste n était évidemment pas éclairée au bull, nous nous éclairions à la lampe à carbure, qui avait l énorme avantage d être silencieuse.
J ai le regret de vous annoncer que vous n avez pas eu l honneur de pendre la crémaillère à Noukhila.
En effet, nous fûmes remplacé en février 1959, par des tirailleurs sénégalais. Et je peux t assurer que les chasseurs laissèrent le poste parfaitement propre et en bonne état.
Cordialement , salut !

HENRI 28/07/2016 22:40

Bonsoir Marcel,
J'ai fait de nombreuses recherches sur Internet pour essayer d'obtenir, à quelques années près, la date de construction de ce Poste mais sans grand succès. Suivant vos informations, sa construction serait tout à fait récente (à l'époque) et son achèvement encore plus (février 1959). Sans trop me tromper, et en fonction de vos dires, ce serait le 8è RIMa qui aurait eu le plaisir de pendre la crémaillère dans ce Poste... Bravo à tous ces chasseurs à cheval qui ont édifié cette construction, à temps perdu..., un temps pris sur celui du repos bien mérité.
Par contre, je n'ai pas compris cette '...piste éclairée au bulldozer, de la palmeraie à l'emplacement du Poste...'. Merci cependant d'avoir répondu à mon interrogation
Cordialement..

Marcel 28/07/2016 19:42

Le poste de Noukhila fut construit par les 2 eme classe du deuxieme escadron du premier régiment de chasseur à cheval, de septembre 1957 à février 1959.
Cette construction nous permettait de nous reposer des opérations qu'il pleuve, qu il neige, qu il fasse chaud.
Lorsque nous sommes arrivé une piste était éclairée au bulldozer, de la palmeraie à l emplacement du poste, oú il ne subsistait aucune trace d une construction antérieur.

HENRI 01/10/2015 22:14

C'est très aimable à vous de me demander de vous informer sur la guerre d'Algérie. Mais ce n'est pas mon rôle, mis à part mon récit que vous avez lu. Vous avez Internet; cet outil vous renseignera bien mieux que je ne pourrais le faire.