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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 14:58

  15ème Chapitre:  BOUSSEMGHOUN  7

 

Dimanche 4 Décembre 1960: Nous repartons de Méchéria à 9 heures et arrivons à Aïn Sefra à 12 heures où  un repas chaud nous est servi. A 14 heures, nous reprenons la piste pour le camp de  Boussemghoun où nous y arrivons à 18 heures. Ces kilomètres de route et de piste, avec ce froid, sont aussi fatigants que l’ascension du Taméda. Nous n’aurons pas besoin de comptines pour nous endormir. Il faut bien reconnaitre que ce séjour à Berthelot nous a été très profitable même si sa durée nous a paru relativement trop brève…   

 

Lundi 5 Décembre : Echange des vêtements usagés. Repos le restant de la journée. Celle-ci nous parait bien morne en comparaison de celles que nous avons vécues récemment...

 

Mardi 6 Décembre : Tir d'entrainement toutes armes et revue d'armes aussitôt après. 

 

Mercredi 7 Décembre : Repos. Rien de particulier à  signaler, à moins de rentrer dans les détails, ce qui n'est pas le but de ces souvenirs. 

 

Jeudi 8 Décembre : Repos le matin. Départ en opération à 11 heures. Ouverture de piste depuis l’entrée de la piste de la mort jusqu’à Aïn-Ouarka. Pas mal de kilomètres. Le soir, nous sommes au pied d’un djebel où nous passons la nuit. Chose étonnante, nous bivouaquons à l’intérieur de thermes, abandonnés sans doute par ses propriétaires ou ses utilisateurs sous la contrainte de l’armée. Il y a de petites stalles où l’eau arrive chaude, ce qui permet à certains de prendre un bain. La chaleur dégagée par cette eau nous permet de dormir à l’abri du froid et de l’humidité.

 

         "Le Cirque de 'Aïn Ouarka' est situé dans les monts des Ksour, dans l'Atlas Saharien occidental et fait partie de la commune d'Asla. Il est situé à une soixantaine de kilomètres d'Aïn Sefra.

           ...connu par les géologues, cette zone humide géothermique est une cuvette circonscrite par des montagnes abruptes culminant à 1 672 mètres, où s'étendent deux étangs aux eaux salées, claires et profondes, provenant de sources d'eaux thermales. Il est réputé pour certaines activités ancestrales de thermalisme et d'exploitation traditionnelle du sel. Sur le plan esthétique, il offre une merveilleuse vue paysagère où se superposent des formations rocheuses de différents âges géologiques, et l'émergence de sources chaudes et froides.

           L'eau, provenant de sources d'eaux thermales chaudes, est utilisée par une station thermale à forte fréquentation féminine (près de 3 000 curistes par an...mais pas à cette époque de guerre...), et celle des sources d'eaux froides, utilisée pour l'alimentation en eau potable des habitants de la région. Présence de peintures et de gravures rupestres datant de plus de 10 000 ans qui témoignent de la richesse faunistique passée de la région". ('Monts des Ksour-Cirque de Aïn Ouarka' - par Ammar Boumezbeur).

 

Vendredi 9 Décembre : Nous repartons à 7 heures et ratissons toute la journée des oueds. Ce jour-là nous avons longé un oued aux eaux ruisselantes sans pouvoir remplir notre bidon d'eau alors nous avions très soif... L'eau était salée... rien d'étonnant avec la proximité du Cirque d'Aïn Ouarka. La 3è Compagnie qui crapahute dans le secteur, aperçoit trois fellaghas mais les perd vite de vue… Nous passons la nuit sur le terrain.

 

                "Le 9 décembre 1960, de Gaulle effectue sa 'troisième tournée des popotes'. Il s'adresse aux officiers:

         'Le problème algérien n'est que l'un des nombreux problèmes que nous avons sur les bras... Le champ de l'action de l'Armée est à la mesure de l'univers. De cette affaire, n'en faites pas votre affaire; c'est la tâche de vos gouvernements... Je suis  mieux à même que vous de voir ce qui se passe d'un côté, mais également ce qui se passe de l'autre".

            Partout où il passera, il développera ce même thème: 'Ne prenez pas la guerre d'Algérie trop à coeur'.

            Vous avez bien lu: 'De cette affaire, n'en faites pas votre affaire'. On envoi des hommes mourir et on leur dit: 'Surtout ne prenez pas cela trop à coeur!' A des gens qui, depuis  des années, ont fait de la guerre d'Algérie l'affaire de leur vie et leur passion personnelle, on déclare tranquillement qu'il importe peu que l'on gagne ou que l'on perde. Etrange langage d'un soldat à d'autres soldats!".

 

              "... Voyez-vous, déclare-t-il à Pierre Laffont en 1960, l'état de chose actuel, qui dure depuis cent trente ans, ne pourra être prolongé. Si la France était comme autrefois un mastodonte, peut-être pourrait-elle passer outre, mais elle ne l'est plus. Seule la Russie, avec ses méthodes communistes, pourrait venir à bout d'une telle rébellion. Nous, non".

             Il estime donc que l'Algérie de 1960 est dans le même état que celle de 1830, aussi étrangère, aussi hostile. Tellement étrangère et si hostile que seul l'écrasement par la force pourrait en venir à bout. Il est demeuré sourd à tout ce qu'il entend de la bouche des élus et des élites musulmanes et pieds-noirs, aveugle à tout ce qu'il a pu observer dans les SAS du bled".

('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le Mire).

 

 

Samedi 10 Décembre : Opération de ratissage au pied du ‘1700’, près du lieu de notre dernier accrochage. Le commandement voudrait bien nous voir accrocher ce "commando n°6" qui serait, parait-il, positionné dans le secteur, mais qui reste, pour le moment, insaisissable. Mais nous ne regrettons rien... Nous rentrons au camp à 20 heures.

 

Dimanche 11 Décembre : Revue d’armes et de cantonnement. Repos ensuite.

 

Lundi 12 Décembre : Tir au fusil, PM, FM, PA, tout le jour.

 

Mardi 13 Décembre : Départ à 3 heures, dans une obscurité presque totale, les GMC en black-out, se suivant lentement à une bonne vingtaine de mètres de distance sur la piste à peine visible. Les chauffeurs font leur possible pour respecter la distance les séparant du camion qui les précède. Ils n’ont pas intérêt à laisser s’agrandir l’intervalle. Au bout de trois quart d’heure de piste, les bahuts ralentissent leur vitesse, et nous lâchent par section complète. Nous partons le plus discrètement possible, en file indienne, rejoindre le point de départ fixé pour chaque section, pour le démarrage de l’opération. Le jour se met à poindre et nous surprend alors que nous grimpons vers le sommet du ‘1700’. Arrêt au sommet aux environs de 12 heures pour la "halte-collation" qui nous est si chère..., puis descente du djebel par un autre versant au bas duquel des éléments de la Compagnie sont en bouclage.  Assez fatigant. Retour au camp vers les 18 heures.

 

        "D'après les renseignements qui nous avaient été transmis, une infirmerie rebelle avait été installé dans le Tanout... Lors de la réunion préparatoire, je dis à mes cadres: 'Je ne sais s'il s'agit vraiment d'infirmières ou de tapineuses du Tanout'. Apparemment, ce mot fit fortune, et les Marsouins de la Compagnie révèrent longtemps des 'tapineuses du Tanout', que nous cherchâmes vainement.

              Départ  de nuit, infiltration dans le Tanout par un oued, où nous zigzaguions entre des éboulis rocheux, au prix de nombreuses chutes et de beaucoup de fatigue. Mais au lever du jour, nous manquâmes d'un souffle un petit groupe rebelle: je les vis fuir vers le nord, et pour courir plus vite, ils nous abandonnèrent une vingtaine de kilos de ravitaillement. Nous n'avons pu les rattraper".  ("Soldat de la guerre, soldat de la paix" par le général Jean Salvan).

 

Mercredi 14 Décembre : Repos mais revue de cantonnement par le commandant Lalo, le responsable militaire du Bataillon.

 

Jeudi 15 Décembre : Départ à 7 heures en opération, par un temps très nuageux. La pluie ne tarde pas à tomber en fin de matinée. On glisse la toile de tente sur les épaules, par dessus le sac à dos, et l'on rabat les bords du chapeau de brousse... Peine perdue, la toile, loin d'être imperméabilisée, nous humifie le treillis. L’opération est démontée à 14 heures; plafond nuageux trop bas ne permettant pas à l’aviation de nous appuyer en cas de "coup dur". Le temps de récupérer les bahuts et nous sommes trempés de la tête aux pieds.

 

Vendredi 16 Décembre : Section de jour et corvées diverses.

 

        Les libérables de la classe 58 2/A partent aujourd’hui. Ils sont heureux. Ils embarqueront le 23 décembre et fêteront joyeusement en famille, Noël, le Jour de l’An et surtout, leur retour à la vie civile. Voici le discours d'adieu que leur fit le capitaine Salvan, en ce mois de décembre 1960: 

 

         « Je vous remercie pour le service que vous venez d'effectuer. Ce n'est pas facile de vivre comme vous l'avez fait pendant plus de deux ans, à escalader des montagnes, à courir après l'ennemi, dans un pays torride en été, glacial en hiver, sans beaucoup de ravitaillement et de matériel, ni de courrier. Ce n'est pas facile d'être à plus de 1000 kilomètres de sa famille, de ses copains et de sa fiancée. Ce n'est pas facile de voir à vingt ans, des copains mourir. Vous l'avez fait et vous l'avez bien fait. Ce que je vous demande maintenant, c'est de ne pas raconter n'importe quoi. Vous avez assez de souvenirs vrais, de notre travail, de nos efforts, de notre camaraderie, pour le restant de votre vie: ça, racontez-le". ».("Soldat de la guerre, soldat de la paix" par le général Jean Salvan).

 

        Plus que deux classes à voir partir : la 58 2/B et 2/C; après, cela sera ma classe. Je compte 198 au jus pour le 2 juillet prochain, une estimation personnelle... Vivement la Quille!

 

         A  20 heures, nous sommes placés en alerte. Nous partons à la recherche d’un sous-lieutenant et d’un caporal, partis en camion, et qui depuis plusieurs heures, ne donnent plus signe de vie. Finalement, nous les retrouvons près de notre ancien Poste de Noukhila où leur GMC était tombé en panne. Comment se fait-il que ce sous-lieutenant soit parti sans radio ? Très imprudent! A moins que ce dernier soit, lui aussi, tombé en panne…! Retour au camp à 23 heures.

 

Samedi 17 Décembre : Le camp se réveille sous 5 cm de neige. Le paysage est totalement transformé, le blanc prime sur le jaune ocre du sable que nous voyons habituellement.

 

1961-104- Bou-Semghoun sous la neige.

Boussemghoun sous la neige.

 

         Les monts des Ksour sont magnifiques sous la neige. Et il ne fait pas trop froid. C’est peut-être bien pour cette raison qu’on nous demande de nous équiper pour effectuer une patrouille dans les environs du douar…

 

1961-111- Ratissage avec la neige.

Le bon air du djebel devrait nous faire du bien… Le douar de Boussemghoun est en vue.

 

          Après quelques kilomètres de crapahut, dans cette neige qui étouffe aussi bien nos pas que nos voix, l'ordre nous est donné de rentrer au camp.

 

1961-110- Partie du camp sous la neige.

 

         Dès notre arrivée, nous sommes placés en alerte pour intervenir sur le barrage marocain. Nous attendrons en vain ce départ.  

 

1961-108--L-Afdjian-dit--Pointe-Bic--jpg

              Lafdjian, le secrétaire de la Compagnie

 

Dimanche 18 Décembre : Départ à 4 heures. L’opération se concentre dans les environs de Noukhila. En fin de soirée, notre section rejoint le PC du Bataillon pour assurer sa protection ainsi que celle de tous les GMC. Les autres Compagnies sont disséminées sur un vaste secteur opérationnel et ne nous rejoindront pas. Passer la nuit les fesses posées sur la neige ne doit pas être agréable… Quant à nous, il y a suffisamment de bahuts qui nous offrent leurs banquettes pour ne pas en profiter et passer ainsi une nuit tout juste plus agréable, l’inconvénient étant d’assurer la sécurité du groupe  par des heures de garde.

 

Lundi 19 Décembre : Départ de notre section à 5 heures. Une bonne heure de tape-cul avant que nos copains, les chauffeurs, nous lâchent pour repartir vers leur point de départ. Nous remontons un oued en le ratissant et, la nuit venue, nous nous installons en embuscade. Le froid est très vif; nous attendrons avec impatience le lever du jour pour nous dégourdir les jambes. 

 

Mardi 20 Décembre : Dès l’aube, nous patrouillons dans les environs de l’oued sans rencontrer âme qui vive. Nous décrochons à 12 heures pour rejoindre les bahuts qui sont revenus vers nous, dans la plaine. Le temps de casser la croûte, et nous voilà repartis après avoir laissés nos sacs à dos suspendus aux ridelles des camions. Munis d’une simple musette dans laquelle nous avons placé le minimum d’affaires mais aussi l’indispensable bouffe, nous sommes plus légers, plus alertes et faisons des recherches de traces dans le lit d'oueds jusqu’à la nuit, sous une pluie légère et sous le vent. Beaucoup de kilomètres parcourus encore là, que l'on ne compte plus d'ailleurs, et beaucoup de fatigue. Retour aux bahuts à 21 heures pour essayer d’y dormir mais sans grand succès ; il fait trop froid.

 

Mercredi 21 Décembre : Départ à 7 heures des bahuts avec le même objectif: recherche de traces de passages dans les oueds. On ne trouvera rien et il est près de 17 heures lorsque nous rejoignons les bahuts où nous ont déjà précédés d’autres sections. Arrivée au camp à 20 heures. On n'en a "ras le bol!".

 

Jeudi 22 Décembre : Revue d’armes et de cantonnement le matin. Repos l’après-midi.

 

Vendredi 23 Décembre : Section de Jour au Bataillon.

 

       Le temps est doux malgré la neige de ces derniers jours, mais dès que le vent se lève, alors il n'est pas bon d'être de garde. A l’intérieur de la tente, on se repose, on lit, on écrit ou, tout simplement, on écoute de la musique, des chansons. Nous écoutons les succès de l’année. Dans 48 heures, cela va être mon deuxième Noël en Algérie. Ma seule satisfaction: il n'y en aura pas un troisième heureusement. Pour fêter dignement ce Réveillon, nous avons cotisé à une bourse commune et  avons profité d’un convoi à Aïn Sefra pour charger un copain de quelques achats : vin rosé, rouge, mousseux, beurre, pâtés, saucissons, biscuits, cigares, enfin tout ce qui pourrait nous faire plaisir, tout en respectant le montant de la bourse... Nous en profiterons d'autant mieux si nous ne sommes pas en opération ou en embuscade ce soir-là.  

 

Samedi 24 Décembre : La journée se passe tranquillement au "pas de tir".

 

       Au mois de novembre, le capitaine SALVAN avait établi une liste de soldats résidant habituellement dans les départements du Gard et du Vaucluse. Par ses connaissances, il devait essayer de nous obtenir un colis de Noël. Et, quelques jours avant les fêtes, nous avons eu la surprise de recevoir chacun notre colis. Merci mon capitaine, on a su apprécier votre idée.

 

        Le Réveillon commença à 23 heures. Au menu : hors d’œuvres variés, salade de crabes, poulet-frites, salade d’endives, crème au chocolat, dattes, le tout accompagné de vin rouge et rosé et du mousseux sans oublier les cigarettes et cigares. Ce fut, pour nous, un bon repas pris dans une ambiance chaleureuse, chacun cherchant à oublier ses petits soucis… Nos gradés sont venus nous tenir compagnie pendant une petite heure, pour notre plus grand plaisir.  

 

       Quelques mots sur les vins d’Algérie. L’Oranais était la principale zone de production de vins de toute l’Algérie. Une dizaine de VDQS avaient été reconnus comme ceux de Mascara (laquelle était appelée 'la petite Bourgogne'), de Mostaganem, Médéa, Aïn-Témouchent, Valmy, monts de Tessalah ou coteaux de Tlemcen.

 

       "L'implantation des vignes en Algérie fut lente au début parce que les sols durent être nettoyés, épiérrés, les marais asséchés et les maladies atteignant les populations, traitées et en régression.

       Le vignoble algérien commença à produire vraiment du vin lorsque le vignoble métropolitain fut envahi par l'oïdium et le mildiou et par l'insecte 'phylloxera' qui détruisit le vignoble français et obligea à le reconstituer en le greffant. C'est alors que du vin produit en Algérie commença à être expédié en France de manière significative.

       Il se créa en Algérie, un commerce de vins destinés à faire des coupages avec des vins de table du Midi à faible teneur en alcool, et des assemblages avec des vins rouges, d'appellations métropolitaines déficitaires en alcool et en couleur.

        Le vignoble algérien s'est étendu jusqu'à 343 000 hectares en 1960, avec une production de 15 millions d'hectolitres". ('Hommes, Vignes et Vins de l'Algérie française - 1830/1962.' par Paul Birebent).

 

          Il faut se rappeler ces fameux "pinardiers" de l’époque, des bateaux immenses qui pouvaient transporter des centaines de tonnes de vin. " Le pinard, c'est de la vinasse, ça fait du bien par où que ça passe..." Le terme de "pinardiers" provient très certainement de cette chanson populaire qui désigne un bateau, un wagon-citerne ou un camion-citerne qui transporte du vin en vrac. Les viticulteurs du Midi de la France n’étaient pas très heureux de voir ce vin s’écouler dans les ports de Marseille, de Sète ou d'ailleurs… Déjà qu’ils avaient des difficultés à vendre le leur du fait de problèmes économiques posés par une surproduction de vin... 

 

            "L'essor  de cette culture a été facilité par son transport. Ainsi, des pinardiers sillonnaient les deux rives de la méditerranée, chargés de dizaines de barriques et de fûts en pontée ou dans les câles. Tout est bon pour le pinard. Des petits ports, autrefois sans intérêts, sont devenus rapidement des places importantes dans l'économie coloniale et pour l'emploi des populations locales.

              Côté navire, rien qu'en 1939, la Compagnie SCIAFFINO, créée en 1874 et basée à Alger, comptait déjà 17 cargos destinés presque exclusivement au transport de vin. Pendant la période 1940/62, une trentaine de pinardiers assuraient l'exportation du vin algérien vers la métropole.

                 En 1962, les Français quittent l'Algérie, les pinardiers aussi, mais pas le vin. Le premier gouvernement algérien se trouve dans l'impasse; 15 millions d'hectolitres de vin à exporter. Mais où? Les viticulteurs sont depuis longtemps en guerre contre ce vin qui vient inonder le marché local déjà saturé. Le 17 octobre 1964, un accord franco-algérien est conclu pour l'exportation de 7 à 8 millions d'hectolitres. Ce chiffre va diminuer graduellement avec l'ouverture du marché Est-européen au vin algérien mais aussi par les réticences des Français à continuer à acheter du vin algérien". ('L'Epopée des pinardiers algériens'). 

 

Dimanche 25 Décembre : Noël, c’est la fête mais aussi le repos. En me levant ce matin à 7 heures, j’ai la bouche pâteuse et mal à la tête. Ce mélange de vin ne me vaut rien. A l'avenir, il me faudra l'éviter... Finalement, tout s'est estompé dans le courant de la journée; je suis apte à recommencer si l'occasion se présente. 

 

       "Noël est fêté dans la nuit du 24 au 25 décembre et le 25 toute la journée. En tant que fête chrétienne, elle commémore chaque année, la naissance de Jésus de Nazareth.

            Le repas de Noël est le repas festif, contitué notamment de la 'dinde de Noël', de 'fruits de mer', du 'foie gras' et qui se termine traditionnellement par la 'bûche de Noël', un dessert en forme de petite bûche, gâteau roulé de crème au chocolat. Cette bûche rappelle la tradition ancienne où l'on mettait au feu une grosse bûche en début de soirée. Cette bûche était choisie par sa taille et sa qualité car elle devait brûler pendant toute la veillée". ('Noël').

 

       Nous n'avons pas eu tout à fait cela mais nous n'avons pas été oubliés pour autant. On comprend que dans beaucoup de popotes et dans de nombreuses chaumières de France, ce jour de Noël sera dignement fêté. Et dans bien des familles, les pensées de ceux qui nous aiment seront tournés vers nous. 

 

       A la radio nous écoutons les chansons de notre pays; le "Papa Noël" de circonstance de notre Tino national, "Bal, petit bal" et "C'est si bon" de Yves Montand, "Je me suis fait tout petit" de Brassens, Piaf avec ses inoubliables "Milord" et "Non, je ne regrette rien", "Salade de fruits, jolie, jolie..". du brave Bourvil, "Ma petite folie, mon grain de fantaisie", de Line Renaud, Dalida et son cher "Bambino", "Diana" de Paul Anka, et bien d'autres refrains repris par quelques uns mais sans grand enthousiasme. Le ciel est couvert, le vent souffle légèrement et les cimes de nos djebels 'bien aimés' disparaissent dans la brume.

 

          Il n'y a rien de plus qui me rende joyeux que de savoir que c'est mon dernier Noël dans ce pays. Plus que 189 jours au jus! La Quille! Cent quatre vingt jours à faire, ce n'est pas énorme mais ils s'ajoutent aux 660 jours déjà accomplis. Il faut que le moral tienne bon, qu'il n'arrive rien de désagréable d'ici là et que la 'baraka' ne nous abandonne pas. Nous comprenons fort bien que la France s’achemine vers un désengagement total en Algérie et la même interrogation revient sur les lèvres: 'Pour qui, pour quoi sont morts Simon, Arnoux et bien d'autres?'. Il faudra bien tôt ou tard y répondre à cette question !   

 

Lundi 26 Décembre : Tir au fusil une grande partie de la matinée. De 11 heures jusqu’à 16 heures, nous fouillons la palmeraie. Découverte d’un vieux fusil, une pétoire, utilisé dans les fantasias. A 20 heures, notre section part se positionner en embuscade, à quelques kilomètres du douar. C’est ce que l’on peut appeler une promenade digestive…sans la 'Bouka' (eau de vie de figue), et nous rentrons tranquillement à minuit, heure où peut-être, commencent à se manifester les rebelles…  

 

Mardi 27 Décembre : Repos tout le jour. Le sous-lieutenant Fischer s'est absenté  pour quelques jours. C'est le sergent-chef Cararo qui assure l'intérim.

 

Mercredi 28 Décembre : Départ à 6 heures pour fouiller une barre rocheuse. Découverte de quatre pistolets dans une cache. Retour à 18 heures au camp. Très fatiguant.

 

Jeudi 29 Décembre : Nettoyage des armes suivi de la revue. Quartier libre mais... au camp.

 

Vendredi 30 Décembre : Départ à 7 heures pour des ratissages et fouilles d’oueds. Petite promenade tranquille d’une vingtaine de kilomètres environ. Retour au camp à 15 heures. Ensuite, c'est le départ pour... le Foyer, dès qu'il ouvre. 

 

Samedi 31 Décembre : Départ à 7 heures pour le bouclage et la fouille du douar de Boussemghoun. Retour à 14 heures. Rien vu, rien entendu.      

Dimanche 1er Janvier 1961 : Je me porte consultant pour un début de bronchite compliqué par une mauvaise toux.

         Les premiers maux de l’année en souhaitant que les futurs ne soient pas plus ennuyeux. Je n’avais jamais été aussi mal. Avec les nuits froides passées sur le terrain, il n’y a rien d’étonnant d’être parfois en mauvaise condition. Cela devrait même se produire plus souvent. Les piqûres de TAB et autres reçues au tout début des classes ont dû renforcer énormément notre immunité naturelle car, d’une façon générale, nous résistons bien aux petites infections hivernales et aux divers changements climatiques que nous subissons. Par contre, quelques uns se tapent une bonne jaunisse. Ils ont droit à du repos avec, en prime, une perm en France. Les veinards…!  Si ça pouvait m'arriver...

         Notre sergent-chef Cararo prend du galon; il vient d'être nommé adjudant. 

 

Lundi 2 Janvier : La Compagnie part en opération mais je reste au camp et me porte consultant. Dans la journée, je me repose… En fin de soirée, je dispose de la tente à moi tout seul, les copains sont restés sur le terrain…

 

Mardi 3 Janvier : La Compagnie rentre d’opération à 16 heures. Les copains me trouvent très détendu sur le lit de camp. Je reçois quelques réflexions de leur part mais qui ne sont pas méchantes ni agressives, tout au plus émises dans l’unique intention de me taquiner.

 

Mercredi 4 Janvier : Nous partons à 4 heures pour une opération sur le barrage frontalier. Nous sommes mis à la disposition du 2è REI, dans la région de Béni-Ounif, le long du barrage électrifié. Le sous-lieutenant Fischer a repris sa place à la tête de la section.

         Nous avons pris la route de Colomb Béchar et entrevoyons, de temps à autres, le réseau électrifié qui serpente le long de celle-ci. La route est goudronnée et le convoi circule à vive allure. Il fait froid et l’air glacial nous fouette à l’arrière du camion ; on essaie de se protéger mais sans y parvenir. Engourdis par le froid, nous restons silencieux. J'espère que ma bronchite, partiellement calmée, ne va pas s'en ressentir.

         A 10 heures, nous sommes devant le Poste de Béni-Ounif et attendons le moment d'être héliportés. Le long de la route, devant le Poste militaire, camions et half-tracks sont sagement rangés. Un peu en retrait, les Sikorsky sont là prêts à nous embarquer si cela devient nécessaire. 

 

         "Le douar de Béni-Ounif est situé à 110 kilomètres au nord-ouest de C. Béchar et à 145 kilomètres d'Aïn Sefra. Cette région, en raison de son isolement et de sa faible densité de population, avait été choisie, au début des années 1900, pour l'installation d'un polygone secret d'essais d'armes chimiques. Ce "Centre Expérimental Semi-permanent" de Béni-Ounif, connu sous le nom de code "B2-Namous", était situé dans un no man's land, au sud de Béni-Ounif et de la frontière marocaine. Il fut utilisé du temps de l'Algérie française mais aussi du temps de l'Algérie algérienne jusqu'en 1978". ("Béni-Ounif"). 

 

        En face, de l’autre côté de la frontière, se trouve Figuig, petite ville située à l’extrême Est du Maroc, à la jonction entre les Hauts Plateaux et le nord du Sahara, à seulement 7 kilomètres de Béni-Ounif. C’est une ville-palmeraie nichée au cœur de petites montagnes. 

 

 

1961-095--Operation-sur-le-barrage-marocain-jpg

 

1961-096--Sur-le-barrage-marocain--face-a-Figuig-jpg

 

       Dans l'attente de cet héliportage, on en profite pour se faire chauffer du café dans un quart posé sur deux pierres, un peu en retrait au milieu des dunes de sable. Les discussions et plaisanteries vont bon train...

 

1961-100--Barrage-marocain.Au-premier-rang--en-djellaba-DUB.jpg

 Pose-café dans l'attente d'un éventuel héliportage (Dubois en djellaba, à droite)

 

           On pose aussi pour la photo, en souvenir des bons moments passés en Algérie… La journée s’écoulera tout doucement sans que rien ne vienne la perturber. Mais nous savons que, pendant tout ce temps, les légionnaires ont ratissé le djebel Amour (1 883 mètres d'altitude) à la recherche des fellaghas.

 

Jeudi 5 Janvier : Nous avons passé la nuit, éparpillés au milieu des dunes de sable et avons monté la garde à tour de rôle. Nous sommes en bivouac et il n’est pas question de monter les guitounes (tentes) comme on nous l’a appris, lors de nos classes, au camp Lecocq, ni de ranger les fusils en faisceaux. Tout cela est bien dépassé. D’ailleurs, ce n’est pas ce qu’on nous a appris de mieux pour nous défendre en opération en Algérie…

           Nous sommes toujours là, à attendre un éventuel héliportage qui tarde à venir. Des éléments de la DBFM et du 2è Bataillon du 8è ont rejoint les légionnaires et crapahutent dans les environs. Il y a du monde dans le secteur mais, sans autre information, il nous est difficile d'avoir une vision exacte de l'opération. Le décrochage de celle-ci se fera à 16 heures. Nous rembarquons dans les camions bien contents de n’avoir pas été mis à contribution… Ce sera pour la prochaine fois. Arrivée au camp à 20 heures. 

 

Vendredi 6 Janvier : C’est l’Epiphanie. 

 

        "...fête chrétienne qui célèbre le Messie, recevant la visite et l'hommage des rois mages. Depuis le XIV ème siècle, en France, on mange la 'galette des rois' à l'occasion de cette fête. La tradition veut que l'on partage la galette en autant de parts que de convives, plus une. Cette dernière appelée 'part du pauvre', est destinée au premier pauvre  qui se présente au logis".

 

         Aura-t-on droit à 'la part du pauvre?' Certainement pas, on est trop nombreux!

        Il nous est demandé de voter pour le Référendum souhaité par le général de Gaulle. Un petit retour en arrière :

 

       En mai 1958, le général de Gaulle avait été ramené au pouvoir il parait, dans des conditions rocambolesques et par nombre de partisans acquis à l’Algérie française. Et, par la suite, ce sera une guerre, celle de l'Algérie, que de Gaulle gagnera contre le système parlementaire dont il héritera, mais aussi contre une partie de l'armée française qui osera s'opposer à lui et contre les européens d'Algérie. Mais très lucide, il prend conscience que l'intégration des musulmans dans la France, ne se fera pas sans difficultés.          

         

         Le 16 septembre 1959, il évoquait, pour la première fois, le "Droit à l'autodétermination". Ce Référendum n’était  donc pas une surprise pour personne. Dans celui-ci, il était posé la question suivante :

      « Approuvez-vous le Projet de Loi soumis au peuple français par le Président de la République, concernant l'autodétermination des populations algériennes ».

 

      Le choix devait se faire entre la "francisation"‘ (l’intégration), "l'association" (lien avec la métropole), et "la sécession"  (l’indépendance). On pourrait appeler cela: "Chercher à se débarasser de l'Algérie par n'importe quel moyen". Réponse dans très peu de temps. 

 

          "Au début de l'année 1961, alors que vont se dérouler les opérations du second référendum fixé au 8 janvier  vit, d'un bout à l'autre de l'Algérie, une armée qui s'est donnée à l'Algérie comme rarement une armée s'est donnée à une tâche nationale. Cette armée sent confusément que l'échec de la France sur cette dernière terre de l'outre-mer sera aussi son propre échec... De là son extrême sensibilité à une politique qu'elle ne prétend point diriger, mais dont elle appréhende, en acteur et témoin, les risques et les lendemains". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le Mire).

 

Samedi 7 Janvier : Départ à 6 heures pour la fouille du douar de Chéllâla. Retour à 14 heures. Rien de particulier à signaler.

 

Dimanche 8 Janvier : Repos. La métropole vote pour le Référendum. Quels vont être les résultats, sachant que l’opinion publique française a hâte d’en finir avec une guerre qui dure depuis sept ans et qui a fait des milliers de morts parmi les populations européenne, algérienne et les soldats des deux bords.

 

Lundi 9 Janvier : Repos et corvées diverses.

 

Mardi 10 Janvier : Départ en opération à 6 heures. Nous escaladons le ‘1300’ sans trop de fatigue... Fouille et ratissage de ce djebel comme d'habitude.  

 

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         En fin de soirée, nous retournons aux bahuts parqués au pied du djebel et y passons la nuit. Depuis quelques temps, nous sommes équipés de djellabas récupérées sur des prisonniers. Nous les portons uniquement soit en embuscade, soit en bivouac mais jamais en opération... Pas bête... C'est un vêtement très chaud qui, pour un poids équivalent, nous évite parfois de prendre le sac de couchage. Mais, en ces mois d'hiver, on prend bien souvent les deux...

 

 Mercredi 11 Janvier : Dès le lever du jour, nous ratissons les alentours. Le temps est maussade, couvert. Le vent souffle modérément mais suffisamment pour accentuer la froidure. Le soir, nous retournons aux bahuts, harassés par des heures de marche sur un terrain accidenté, pour y passer notre deuxième nuit au grand air....

 

Jeudi 12 Janvier :   Aux premières lueurs du jour, nous grimpons le ‘1500’ qui nous tend les bras comme beaucoup d’autres d’ailleurs. Il suffit de regarder tout autour de nous pour se rendre compte que les djebels ne manquent pas et qu’un large éventail s’offre à nous… L’ascension fut longue et rendue pénible par les rafales de vent glacial. Arrivés au sommet, nous poursuivons par des ratissages harassants, dans un environnement hostile. En fin de journée, les sections de la Compagnie se sont regroupées, et nous bivouaquons sur place, car les bahuts sont trop éloignés de nous pour pouvoir les rejoindre avant la nuit. 

 

         "Ces journées furent éprouvantes: fouilles sans résultat sous un vent violent et glacé. Nous devions rentrer le 12 janvier après-midi, car les rations perçues au départ étaient terminées. A 17 heures, nous reçûmes l'ordre de rester sur place pour fouiller le lendemain les grottes qui bordaient l'oued entre les djebels Aouziri et Khoundjaia. Comme d'habitude, il n'y avait aucun renseignement récent. Ma Compagnie et celle de BEDIN se regroupaient autour du PC de l'EMT lorsque la neige se mit à tomber doucement. Grâce à mon sac de couchage Annapurna, je passais une bonne nuit, mais je dus être le seul! A l'aube, il y avait 50 centimètres de neige, et le vent se renforçait. J'allais réveiller ROY et lui demandai de retarder l'opération. Il me donna l'ordre de partir quand même.

           Avec BEDIN, nous décidâmes de faire route ensemble, et nous commençâmes la lente progression vers le col d'où nous aborderions la vallée et les grottes par le sud.  Aux approches du col après presque deux heures d'ascension, nous nous trouvâmes en pleine tourmente de neige. Des soldats, de plus en plus nombreux, glissaient, tombaient, se relevaient avec peine et avaient des défaillances, aussi bien chez BEDIN que chez moi. A la section FISCHER, à mes côtés, les Marsouins étaient bleus de froid, couverts de glaçons et agités de frissons. Je ne pus m'empêcher de penser à la catastrophe dont le 2è RPC avait été victime, trois ans auparavant, presque jour pour jour, vers Champlain.

             Je rendis compte à ROY mais il n'en prenait manifestement pas conscience et voulait que nous poursuivions malgré 'quelques flocons de neige'. Je lui dis:" Mon commandant, nous sommes en plein blizzard, nos personnels sont épuisés. Nous risquons un gros pépin. Je prends la responsabilité d'interrompre cette opération. Nous allons rentrer en sûreté, et je fouillerai les grottes qu'il sera possible de visiter sur le chemin de retour. Terminé.

               Vers 1500 mètres, le vent faiblit et la couche de neige devint moins épaisse. A 1200 mètres, il n'y avait plus de neige, et je compris mieux que ROY ait sous-estimé nos difficutés. Dès que nous atteignîmes le lit de l'oued, les soldats reprirent des couleurs. Nous fouillâmes les immenses ouvertures de plusieurs grottes et je n'y vis aucun signe de présence humaine.

               Vers 13 heures, nous arrivâmes aux véhicules, où ROY nous attendait. Je lui racontai ce qui s'était passé en janvier 1958 au 2è RPC: 3 morts de froid, 30 gelés ou congestionnés, des armes perdues... 'Croyez-vous que le destin de l'Algérie mérite aujourd'hui de tels risques?'. ajoutai-je". ("Soldat de la guerre, soldat de la paix" par le général Jean Salvan).

 

        Je n’ai plus rien à manger, ayant épuisé ma dernière ration individuelle au cours de l’après-midi, lors d’une halte. C’est d’ailleurs le cas pour nous tous. Mais mon estomac crie famine peut-être plus fort que le leur... Avant de positionner mon sac de couchage, je ramasse un peu d’alfa comme d’habitude… Le ciel est sombre et la température de l'air au plus bas. Pourvu que la neige ne se manifeste pas mais déjà, quelques flocons apparaissent. Nous ne sommes pas en embuscade mais simplement en bivouac et les gardes doivent être assurées à tour de rôle. Je suis de quart de 2 à 4 heures, le moment où l’on dort le mieux mais on ne choisit pas ses horaires. Malgré tout, je pense que mon sac de couchage, par son confort... et la fatigue, vont me permettre de dormir ne serait-ce que quelques heures. Une fois déchaussé et la veste matelassée enlevée, je me glisse dans l’enveloppe froide et je remonte la fermeture éclair au ras du nez.. La chaleur dégagée par le corps, emprisonnée dans le sac, m’aidera à avoir moins froid. La tête appuyée sur le sac à dos, l’arme posée près du corps et le chapeau aplati sur la figure, je peux alors me glisser dans les bras de Morphée en souhaitant y faire de beaux rêves.

 

Vendredi 13 Janvier : Je me sens secoué dans mon sac. J’ouvre péniblement les yeux, c’est nuit et j’entrevois mon copain Bélime, caporal de quart, penché sur moi : "Debout, c'est 2 heures, c'est ton tour! "’. Presque aussitôt, il m’envoie une poignée de neige sur la figure en rigolant et ajoute :"Fait pas le con de rester dans ton sac, les gradés sont pas loin, eux aussi font des rondes". Bon sang! Au meilleur de mon sommeil, en plein dans mes rêves! Je me soulève péniblement et regarde autour de moi ; tout est blanc.    

         La neige est tombée abondamment pendant la première partie de la nuit, nous recouvrant de vingt bons centimètres. Je devine des formes au sol mais ne sais pas qui peut les habiter... J’hésite avant de sortir du sac où j’y suis si bien mais je n'ai pas le choix. La neige a glissé à l’intérieur des chaussures et le froid a raidi le cuir ; pas facile de les enfiler. Je roule mon sac de couchage, je m’équipe et commence à faire mon tour en veillant où je place les pieds. Les sentinelles sont à leur poste, il ne neige plus et, à part nous, personne ne se douterait qu’à cet emplacement, il y a une centaine d’hommes, lesquels dorment…plus ou moins.

 

       Au passage, une petite anecdote plaisante sur l'état d'esprit des Marsouins de notre Compagnie, rapportée dans son livre, par le général Jean SALVAN :  

 

        " J'essayais de les faire causer:

           -Comment dormez-vous?

           -Ben, chacun dans son coin!

           -Vous n'essayez pas de vous mettre les uns contre les autres pour ne pas avoir froid?

           -Mais, on n'est pas de la pédale!

         -Nous n'étions pas de la pédale chez les paras, mais quand il fait froid, c'est en se serrant les uns contre les autres qu'on résiste le mieux au froid.

           -Moi, je préfère me geler, mais seul!".

 

        La chaleur, emmagasinée dans mes vêtements, s’est dissipée. Maintenant, je ressens le froid et l’humidité mais je ne peux guère me réchauffer en marchant sans faire gueuler un gars. Tout est silencieux autour de nous, pas un bruit, la neige étouffe tout. Je suis persuadé que les fellaghas du coin sont mieux logés que nous. A 4 heures, je réveille le caporal de quart. Quant à moi, il n’est plus question d’essayer de me recoucher. J’attendrai le réveil de la Compagnie qui se fera heureusement à 4 heures 30.

 

        Départ à 5 heures. Les hommes se déplacent, sans bruit,  respectant plus ou moins les distances, celles-ci n'étant pas trop leur souci actuel mais plutôt celui de savoir où ils vont poser les pieds pour éviter de se casser la gueule dans la neige, l’armée ne nous ayant pas encore équipés de treillis imperméabilisés… Il va falloir parcourir une bonne vingtaine de kilomètres avant de retrouver les bahuts qui sont toujours parqués là où nous les avons laissés.

 

         Les nuages sont bas, il fait froid et l'on avance en ayant quelques pensées pour les doigts de pieds qui n’arrivent pas à se réchauffer dans les rangers. Mon estomac est vide depuis pas mal d’heures et j’aimerai bien manger quelque chose, mais quoi ! Ce n’est vraiment pas dans mes habitudes mais, finalement, je fais appel à un copain, lequel me refile une boite de sardines. Pour être frais, c'est frais et même, il me semble que c'est du surgelé... Je les mangerai tout de même ces sardines mais, elles me pèseront  longtemps,... longtemps, et la marche active n’eut pas l’effet escompté sur la digestion… Rejoindre les bahuts ne fut pas une partie de plaisir pour tout le monde. Certains se verront contraints de se porter consultants pour des gelures aux pieds. Encore une bonne opération à notre actif...

 

           Contact: riton16@orange.fr

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commentaires

bachir belhadj 03/04/2012 18:27

est ce que vous avez des informations consenants les evennements du 12 avril 1958 a boussemghoun ou celles du 16 12 1956 boussemghoun? merci

anciens-8erima-algerie 04/04/2012 13:29



Bonjour,


Je suis venu en Algérie le 15 juillet 1959.  Je ne pouvais donc être au courant des évênements que vous citez. Cordialement.



safri 27/03/2012 23:46

bonjour
je suis de boussemghoun mais j'habite paris actuellement
j'aimerai savoir si vous avez des anciennes photos sur boussemghoun
cordialement et merci d'avance

anciens-8erima-algerie 28/03/2012 13:09



Bonjour,


A part celles qui figurent sur mon blog, je n'en ai pas d'autres. Par contre, vous pouvez en retrouver sur Internet.


Cordialement.



safri 25/03/2012 14:10

Bonjour
merci beaucoup sur ces informations sur la région de boussemghoun c'est très important

saidat56 24/03/2012 23:43

Salam alaykoum ( Salut ).Merci beaucoup et bravo à vous, militaire témoin ayant séjourné dans notre Ksar pour passer le service militaire dans la région de Boussemghoun dans le lieu dit " Noukhila
" et non " Noukrila " comme vous l'avez souligné à plusieurs reprises dans votre journal. Nous vous serons très reconnaissant de cet article et vous remercions infiniment et de plein coeur de ces
témoignages et de ces belles photos prises ici et là et qui témoignent de votre séjour dans notre beau village malgré la guerre attroce. Ces souvenirs sont pour nous qui n'ont pas vécu cette guerre
d'indépendance d'une très grande importance et une vraie histoire de la lutte d'indépendance que les Moudjahidine ont mené durement pendant 7 ans et demi contre l'occupant français pour lui
arracher l'indépendance de notre cher pays après 132 ans de colonisation française. Pour vous, on ne vous reproche rien, car le devoir et le service l'oblige. Aujourd'hui, ces souvenirs sont restés
fixés dans votre mémoire car c'était comme un cauchemard vécu loin de vos parents et de votre patrie. Voilà dejà plus de 50 ans de votre séjour dans cette région si lointaine, les souvenirs sont
restés gravés dans la mémoire de jeunesse . Votre long journal m'a beaucoup plu et m'a donné une image réelle sur les différentes opérations dont parlaient à ce jour les rescapés et vivants et
qu'ont vécu les djebel " Tameda " et " Tanout " sans doute serviront à enrichir l'histoire de cette région combatante et de l'écrire honnètement.
Enfin, je vous remercie infiniment de ce livre d'or que vous nous avez offert surtout en ces moments surtout avant l'heureuse fète commémorative du 50° anniversaire de l'indépendance de notre pays
qui aura lieu le 05 juillet prochain. Si vous le permettez, je vous invite à y assister et d'accepter cette invitation pour rendre visite à votre Ksar de séjour Boussemghoun et Noukhila d'antan
l'été prochain. J'attends votre réponse. Un grand merci une autre fois de la part un habitant de Boussemghoun amoureux de l'histoire et qui attend de vos nouvelles.

anciens-8erima-algerie 27/03/2012 14:07



Bonjour,


Je vous remercie d'avoir porté à ma connaissance vos impressions faisant suite à la lecture de mon blog.Trop jeune au moment où se déroulait cette guerre, il est tout à fait logique de votre
part de vous informer sur ces graves évènements qui ont amené l'Algérie à son indépendance.La guerre, où qu'elle se déroule,apporte toujours son lot de malheur, de misère et d'horreur.C'est avec
beaucoup de plaisir que je me serais rendu, suite à votre invitation, dans votre village de Boussemghoun pour le 50° anniversaire de l'indépendance de votre pays.Malheureusement, mon état de
santé et mes obligations familiales ne me permettent pas un tel déplacement. J'en suis absolument navré mais je vous remercie cependant de votre louable intention. J'ose espérer que mon humble
témoignage aura répondu à vos attentes et vous aura éclairé sur cette sombre page de l'histoire de votre pays. Je vous souhaite ainsi qu'à tous les habitants de votre village longue vie dans
votre beau pays.