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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 14:34

18ème Chapitre:  BENI  ABIR   1

 

Samedi 11 mars 1961: Nouvelle séance de tir, toutes armes confondues. Ce seront nos derniers tirs d’entrainement dans cette région, car notre Compagnie a reçu l’ordre de s’installer dans le nord-oranais, région ouest de Tlemcen, peut-être bien le long du barrage marocain. Ce sont des éléments du 5è REI qui viennent s'installer à Boussemghoun.

 

            Dans son livre: 'Soldat de la guerre, soldat de la paix', le général Jean Salvan écrivait :

         

          "...j'essayai de dresser le bilan de ces cinq premiers mois. Ma compagnie était instruite, aussi rôdée qu'on pût l'être avant d'avoir accroché un ennemi décidé; elle possédait un bon moral, qui lui permettait de faire face à toutes les situations probables au combat. Mais il ne fallait pas s'illusionner: mes soldats, qu'ils fussent d'origine européenne ou algérienne, ne me suivraient pas au bout du monde. Certes, ils étaient fiers d'être à la 2è compagnie, la meilleure du régiment; ils sentaient que j'éviterais la casse inutile, que j'étais capable de les défendre si nous étions engagés dans de mauvaises conditions comme le 13 janvier.

          Mais ils n'aspiraient, pour l'instant, qu'à de simples bonheurs: rentrer chez eux, à Nimes, Alger ou à Marseille, trouver du travail, se marier. L'Algérie, indépendante, associée à la France ou pas, démocrate ou autoritaire, le pétrole, la France, cela leur ferait, plus tard de beaux souvenirs ou des sujets de réflexions. Ils étaient bien plus individualistes que mes parachutistes du '2', même s'ils posaient moins de problèmes de discipline. Ils faisaient confiance à de Gaulle et à nous, les cadres". 

 

             Crapahutant, en Algérie, depuis de nombreux mois, nous ne pouvons qu'approuver ces réflexions, en particulier celles situées au second paragraphe. Nous, soldats du contingent, que pouvions nous espérer et souhaiter de mieux?

 

Dimanche 12 mars: Nous préparons notre déménagement ainsi que celui du PC du Bataillon. Diverses équipes sont constituées pour intervenir à la demande. Un élément du 5è REI est arrivé.

 

Lundi 13 mars: Le déménagement se poursuit.

 

Mardi 14 mars: Poursuite du déménagement. Nos tentes sont encore debout mais pas pour longtemps.Le sous-lieutenant Fischer part en permission; l'heureux veinard... C'est l'adjudant Cararo qui assure l'intérim. Depuis son affectation dans notre section, nous l'appréçions beaucoup; toujours calme, détendu et d'un abord facile, il sait néammoins se faire respecter sans avoir à élever la voix et faire manoeuvrer la section sans difficulté. La section lui a accordé toute sa confiance.    

 

Mercredi 15 mars: Notre section participe à une Prise d’armes à Chellâla, en présence du général commandant la Division. 

 

Jeudi 16 mars: Tout se "boucle". Les tentes sont démontées, toiles et supports métalliques sont rangés dans les camions. Nos affaires personnelles, valises et sacs à dos sont également embarqués. Nous conservons avec nous notre arme et la musette renfermant la bouffe et quelques affaires personnelles. Ce soir, nous coucherons, pour la dernière fois, sur ce sable fin, couleur ocre qui nous a si souvent servi de litière. 

 

Vendredi 17 mars: Départ de la Compagnie à 14 heures pour Aïn Sefra.

 

      Le convoi se forme. Les GMC, une bonne vingtaine, se rangent les uns derrière les autres, un half-track en tête du convoi, un autre fermant la marche. L’agitation est importante. La compagnie du 5è REI est arrivée. Assis sur les banquettes des camions, nous regardons ces derniers dresser leurs tentes à l’emplacement de ce qui fut notre camp pendant de si longs mois. Je n’ai pas le réflexe de prendre quelques photos; tant pis, tout s'enregistre dans ma mémoire. Ces mois passés dans cette région saharienne nous auront marqué à jamais. On conservera de bons et de mauvais souvenirs. Ces derniers s’atténueront au fil des ans pour le plus grand bénéfice des moments heureux, des moments de franche rigolade dans l’insouciance de nos vingt ans.

       Avant que le convoi s'ébranle, fait inattendu, une section de légionnaires, en tenue d'apparat, nous présente les armes. Venant d'eux, nous le ressentons comme un honneur. Il est vrai aussi que nous ne pensons pas avoir démérité au cours de ces longs mois passés dans le sud oranais. Le convoi s’ébranle. Un dernier regard sur le douar (le ksar...) de Boussemghoun, sa palmeraie, ses dunes de sable ocre. A savoir si ses habitants vont conserver un bon souvenir de notre passage dans leur région? Après tout, nous ne sommes qu'une troupe d'occupation... Ils seraient même en droit de nous faire des reproches: celui de les avoir poussé à s'opposer aux fellaghas, leurs compatriotes, alors que la France s'apprête à les "lâcher" comme elle l'avait fait pour certaines unités vietnamiennes....

           En cours de route, on restera silencieux, mais on aura le temps de voir défiler devant nos yeux, les  djebels Tanout et Taméda, ces chaines de montagnes qui nous ont tant donné de mal à les grimper en tous sens. Tout cela est bien derrière nous maintenant et nous partons sans aucun regret. On a exécuté ce qui nous avait été demandé de faire et nous avons eu nos morts et nos blessés. On n’a rien à se reprocher.

      Dans très peu de temps, pour moi comme pour quelques autres, moins de cent jours pour la Quille. Mais il va falloir s’armer de patience pour vivre de notre mieux ces quelques dizaines de journées. Et la région où nous allons nous installer risque de nous réserver bien des surprises. Nous arriverons à Aïn Sefra en fin de soirée.

 

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Samedi 18 mars: Départ à 5 heures pour un parcours qui sera long, près de 500 kilomètres.

 

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         Quelques haltes seront nécessaires...

       Nous traverserons bien des agglomérations telles El Aricha, Sebdou et, en particulier Tlemcen qui nous rappellera de bons souvenirs mais aussi un mauvais, celui de l'adieu à notre copain Dubois. Le convoi continue sa route en direction du Maroc, passant à Sabra pour arriver enfin  à Marnia, une petite ville frontalière. Une halte y est faite. En face, la ville d’Oujda, en territoire marocain. Marnia serait-elle notre destination ?

         Non, le convoi redémarre... Nous n’avons pas vocation à bivouaquer dans des villes ou des villages, ce serait trop beau... Le convoi roule maintenant en direction du sud et parait longer le réseau électrifié mais il nous est impossible de se repérer convenablement. Finalement, c’est en pleine nature, dans les monts de Tlemcen, à une trentaine de kilomètres au sud de Marnia que le convoi s’arrêtera. Là, au moins, nous ne serons pas dépaysés... Une plate-forme de terre battue existe déjà, certainement utilisée jusqu’à ce jour par une autre unité opérationnelle.

 

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Le cantonnement de Béni Abir (704 mètres)

       

           L’emplacement, nu de toute présence y compris d’arbres, se situe en bordure même d'une petite piste qui conduit au col de Tammasser. Nous sommes à Béni Abir, avec, comme voisin immédiat, une Compagnie du 22è RIMa, qui tient le barrage sous sa protection à quelques kilomètres. Notre première nuit se passera couchés à même le sol car, arrivés à la nuit, nous n’aurons pas le courage de récupérer nos lits de camp dans un des GMC d'accompagnement. Les horaires de garde établis, l’extinction des feux se fera très rapidement avec un moral au plus bas…

 

          "Le lendemain 18 mars, nous filions vers le nord par l'itinéraire habituel: le Kreider, El  Aricha, Sebdou. Là, le convoi obliqua vers le Maroc et franchit les monts de Tlemcen par le Ras Asfour, un éperon qui surplombe Oujda. Pendant quelques kilomètres, la route suivait le barrage électrifié. Ma Compagnie devait s'installer à Béni Abir, dans le Ghar Ghoubane, au fond d'une vallée très verte dominée par des sommets de 800 à 1300 mètres. Les pentes étaient couvertes de maquis et de bois de pins. Toute la population avait été évacuée sur une bande d'une dizaine de kilomètres: nous étions sûrs que tout individu surpris dans cet espace était pour le moins suspect de sympathie pour les rebelles... Sur un éperon surplombant une étroite vallée, nous découvrîmes un espace arasé d'environ 1500 à 2000 mètres carrés, avec quelques emplacements bétonnés indiquant où devaient être montées les tentes '56' et un piquet portant un fil téléphonique. Du hameau de Béni Abir, altitude 704 mètres, il ne restait que des pierres éparpillées et un pan de mur...( "Soldat de la guerre, soldat de la paix" par le général Jean Salvan).

 

Dimanche 19 mars: Réveil dès le petit jour. Le travail ne devrait pas nous manquer tout au long de cette journée... Montage des tentes en priorité, sous un léger vent. Elles seront assemblées par trois pour recevoir une section entière. Les affaires personnelles et militaires rangées, les hommes sont requis pour diverses corvées.

 

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         Les cuisines ultra-modernes de Béni Abir et le sourire des cuistots...

 

        Celle de ravitaillement à Marnia, d’installation des cuisines pour éviter de se rabattre sur les rations de combat, d’installation du mess des officiers et sous-officiers, corvée d’eau, montage de la tente abritant le secrétariat du capitaine, montage des tentes réservées aux officiers et sous-officiers, etc.

        L’après-midi, nous partons reconnaitre de futurs emplacements de lignes de bouclage à installer sur des crêtes de collines. Le bouclage est une opération qui consiste à isoler un secteur suspecté d’abriter des combattants de l’ALN. Ici, nous aurons à faire à des soldats de l'ALN (Armée de Libération Nationale), qui cherchent à passer le réseau électrifié frontalier. Dans le cas d'un passage, les "marges" du terrain concerné par l'opération militaire qui s'en suivra, seront verrouillées par des unités, tandis que d’autres ratisseront méthodiquement le secteur ainsi isolé, afin d’accrocher l’ennemi.

       Au camp de Boussemghoun, nous étions éloignés de quelques bonnes dizaines de kilomètres du réseau frontalier. Ici, nous sommes positionnés en bordure de celui-ci. En cas de franchissement de ce barrage par les soldats de l’ALN, nous ferons partie des troupes dites "de secteur" qui seront en première ligne lors des opérations de ratissage. Notre unité prend de l’importance. En tant qu'appelés, nous n'en demandions pas autant...

 

Lundi 20 mars: Poursuite des travaux d’aménagement du campement et de ses abords. Construction d’un bâtiment pour le logement des cuisines et construction de murettes en pierres au droit des tentes pour se protéger d’éventuels tirs d’armes à feu. Pas mal d'efforts car les pierres ne se récupèrent pas facilement.

       Depuis notre arrivée, le temps n’est pas très beau; soleil le matin, ciel nuageux en cours d’après-midi, et généralement pluie fine ou parfois forte en fin de soirée. Malgré ce, le climat parait plus acceptable que dans le sud. Nous n’aurons plus à supporter le sirocco avec ses petits inconvénients. Quant à la chaleur, on verra bien...

 

Mardi 21 mars: Poursuite des travaux d’aménagement du camp.

 

Mercredi 22 mars: Reconnaissance de terrain le matin et fouille d'un djebel de 1300 mètres d'altitude. Repérage des emplacements destinés au bouclage des secteurs.

 

          "Je dis à mes chefs de section: "On doit arriver à occuper ce bouclage en moins de 30 minutes; dès l'alerte, vous saisissez le sac, qui devra toujours être prêt et à la même place, l'arme et les munitions, et vous finissez de vous habiller dans les camions, pour les 3è et 4è section, ou bien en arrivant sur vos emplacements pour la 1ère section qui les rejoindra au pas de gymnastique. Nous ferons des exercices d'alerte à partir de demain, donnez vos consignes à chacun de vos hommes!". J'avais à peine terminé qu'une tempête de vent et de pluie se déchaina. Des tentes se déchirèrent, mais la mienne résista. Mes pauvres Marsouins, dans le noir, essayaient de s'abriter sous leurs tentes individuelles. Nous pataugions dans une boue digne des tranchée de 14-18!". ( "Soldat de la guerre, soldat de la paix" par le général Jean Salvan).

 

 

 

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Un instant de détente sur les emplacements de bouclage affectés à notre section. Derrière nous, la piste qui permet d'accéder au col de Témassert.

 

     Casse-croûte pris sur le tas puis fouille d’oueds l’après-midi. La végétation est très importante: beaucoup de chênes verts et de pins, dont la hauteur dépasse les trois à quatre mètres, et les taillis sont épais à leurs pieds. Il n’est pas facile de "voir" à moins d’être très proche et les fouilles se font non sans mal.

 

Jeudi 23 mars: Patrouilles de reconnaissance le matin et retour sous une légère pluie. L’après-midi, poursuite des travaux d’aménagement du camp.

 

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Le long de la piste, au bas du camp, l'oued Sidi Merlouf aux eaux quelques peu ruisselantes.

 

          Nous y allons laver notre linge et faire notre toilette. C’est la douche vivifiante en plein air, à poil, sans aucune gêne. On taquine nos collègues musulmans qui se rasent le pubis. Et plus en aval, des trouffions ou des gens du pays recueillent l’eau de l’oued pour leur toilette ou leur boisson… mais, de cascades en cascades, l’eau a eu le temps de se purifier… Et, côté amont de l’oued, c'est certainement pareil…

 

Vendredi 24 mars: Corvées diverses tout le jour.

 

Samedi 25 mars: Corvées diverses et revue d’armes.

 

Dimanche 26 mars: Opération dans notre secteur. On découvre des grenades dans une cache. Dans ces monts si touffus, pas facile de s'y retrouver. 

 

Lundi 27 mars: Section de jour.

 

Mardi 28 mars: Corvées diverses le matin. L’après-midi, fouille et ratissage de talwegs.

 

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       Les sections partent se positionner sur leurs emplacements respectifs.

 

Mercredi 29 mars: Corvées diverses et repos. Le capitaine Salvan est parti en permission et ne reviendra qu’aux environs du 20 Avril. C’est le lieutenant Pinvidic, un lieutenant d'active, qui le remplace provisoirement.

 

Jeudi 30 mars: A  4 heures du matin, alerte sur le réseau électrifié. Ce n'est plus un exercice...

         Cette alerte signifie qu’il y a coupure de la "barrière électrique" et donc, possible passage de soldats de l'ALN. Les sections partent immédiatement se positionner sur les emplacements qui ont fait l'objet de plusieurs reconnaissances lors des exercices de nuit. 

 

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Lors d'une opération: Benoit (à gauche) qui sera blessé et rapatrié en France quelques jours plus tard.

 

        Les heures passent, dans l'attente d'informations sur ce passage. Positionnés au milieu de la végétation, on attend, sans aucune impatience, l’arrivée de l'ennemi. A 13 heures, l'alerte est levée.  

 

Vendredi 31 mars: On nous fait procéder à de nouveaux aménagements dans le dispositif de bouclage. Cela consiste à creuser des emplacements individuels, "Comme en 14...!"  diront certains, bien camouflés mais à la vue dégagée, le long des crêtes de bouclage. A 20 heures 30, notre nouveau commandant de Compagnie souhaite tester ce dispositif et vérifier nos réactions de nuit. Il n’est pas facile de retrouver ces emplacements dans l’obscurité la plus totale... A 22 heures 30, le signal du retour est donné; on sera mieux dans nos lits...

 

Samedi 1er Avril 1961: Poursuite des travaux d’aménagement du dispositif pour le rendre étanche à tous passages. 

 

Dimanche 2 avril: C’est Pâques. Aujourd’hui nous fêtons le  Père Cent, acte tout à fait symbolique mais qui revêt pour nous une importance capitale. 

 

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       Mais l’ambiance fait défaut malgré le dévouement de quelques uns. En d’autres situations, ce Père Cent aurait été fêté plus joyeusement. Mais là, dans cette unité où tout peut survenir d’un moment à l’autre, nous nous sentons freinés dans la manifestation de nos sentiments. Il suffisait de se remémorer la mort de nos copains pour appréhender les lendemains.

        On ne vit pas des mois sous la tente, on ne passe pas des journées en opération, des nuits en embuscade, exposés au froid, à la chaleur, au vent, sans perdre une partie de son enthousiasme.

 

 

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       Le temps passé en opération ou autre ne nous permet pas d’être très souvent à l’écoute de nos transistors pour recueillir les informations politiques. Cependant, nous avons pu entendre, le jeudi 30 mars, que "...le gouvernement français annonce officiellement l'ouverture de pourparlers avec les représentants du GPRA..." (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne). Nous ne sommes pas opposés à ces pourparlers mais on souhaiterait ne pas faire partie des prochains morts d’une cause en voie de disparition. 

        Nous apprenons que notre libération, ceux de la classe 59/1A, se ferait entre le 17 juin et le 5 juillet. C’est bien loin et quelque peu vague comme date.   

 

Lundi 3 avril: Nous sommes en alerte depuis 1 heure du matin mais on ne nous demande pas de rejoindre immédiatement nos emplacements respectifs sur le bouclage. D'après les informations qui nous sont données, une forte bande de soldats de l'ALN, évaluée à près de 70 hommes, aurait réussi, après avoir franchi le barrage, à pénétrer en territoire algérien. On suppose qu’à marche forcée, ils essayaient de gagner le plus rapidement possible les monts de Tlemcen pour y trouver momentanément une relative sécurité, d’autant plus facilement s’ils ont réussi à prendre contact avec leurs passeurs.

       Le franchissement du barrage n’était pas chose aisé pour ces soldats. On ne peut franchir celui-ci qu’après avoir fait sauter les barbelés et les mines au moyen de tubes remplis d’explosifs, appelés 'bangalore', et sectionner la clôture électrique au moyen de grosses pinces coupantes à poignées isolantes. Le champ de mines est constitué d'un grand nombre de mines du type 'anti-personnel, bondissante ou éclairante', ces dernières permettant de localiser immédiatement l’endroit exact du passage. Les pertes en vies humaines sont généralement sévères.

 

    "La technique utilisée par l'armée, est de détecter les rebelles avant même qu'ils n'atteignent le barrage et éventuellement, de les poursuivre après son franchissement. Des radars, couplés à des batteries de canons, permettent de détecter et de harceler les groupes rebelles. Des patrouilles de surveillance sont dirigées vers les lieux où sont supposés être les rebelles. Au milieu de 1957, on évalue une moyenne mensuelle de 2 000 passages et d'environ 1 000 armes entrées. De janvier à mai 1958, a lieu la 'bataille des frontières' . En quatre mois, l'ALN perd près de 4 000 hommes et plus de 2 000 armes. Les Français perdent près de 300 hommes. Les barrages électrifiés, aussi bien du côté marocain que tunisien, servent principalement à couper l'ALN en deux. Aucune aide militaire ne doit-être apportée de l'extérieur de l'Algérie vers des éléments rebelles situés à l'intérieur des frontières. Il s'agit-là de contenir une pression armée de l'ALN estimée à 10 000 hommes". ('En Algérie - Barrages électrifiés').

 

       Dès 8 heures, nous partons rejoindre nos emplacements de bouclage et y restons toute la journée. Au cours de celle-ci, nous apercevons le piper d’observation qui tourne inlassablement au-dessus de nous, prêt à signaler tout mouvement suspect. La nuit se passe sur le terrain, en surplomb d’une immense cuvette où le commandement suppose que les soldats de l'ALN se cachent.

        Un avion de la marine nous apporte son soutien tout au long de la nuit en lâchant des lucioles. Celles-ci sont des petites bombes éclairantes, suspendues à des parachutes, larguées à une certaine altitude qui, descendant vers le sol tout en planant lentement, diffusent pendant plusieurs minutes une lumière très importante. Les lucioles se  succèderont toute la nuit et parsèmeront la végétation de tâches claires. On y voyait presque comme en plein jour. Mais nous n’observerons aucun mouvement suspect permettant de confirmer les soupçons. 

 

         "Le mois d'avril 1961 va être exceptionnellement fertile en évènements et émotions fortes. La série commence dans la nuit du dimanche au lundi de Pâques, celle du 2 au 3. S'imaginant sans doute pouvoir bénéficier d'une vigilance amoindrie au soir d'un jour de fête, les fells franchissent le barrage du côté de Deglène, un important Poste français perché sur un piton.

            Ce 3 avril, à Béni Abir, l'alerte est déclenchée tardivement. De toute façon, il ne semble pas y avoir urgence car l'ordre d'embarquer dans les camions n'est donné qu'à 9 heures 30. Le convoi grimpe une piste en lacets, passe le col de Témassert, et arrive sur un plateau où est installé le PC du Bataillon. Débarquement général; les 1ère et 3ème sections sont disposées en bouclage sur le bord sud d'une sorte de petite vallée aux pentes abruptes, rocailleuses et boisées, qui a pour nom le 'Chabet Ali'. Moi, avec la 4ème section, je suis tenu en réserve sur le plateau. 

             Au début de l'après-midi, nous parviennent des profondeurs du talweg, les échos d'un très violent feu d'armes diverses. Aussitôt, je reçois l'ordre de venir avec mes hommes pour renforcer le bouclage. De ma nouvelle position, sur le dessus d'une falaise presque à pic, je parviens à distinguer le lieu de l'affrontement, à environ deux cents mètres, sur le versant gauche de la grande faille, dans un espace où arbres, arbustes et blocs de rochers sont assez nombreux. Une katiba (Compagnie de l'ALN) est venue buter là, n'ayant réussi à parcourir qu'une dizaine de kilomètres en territoire algérien après avoir franchi le barrage électrifié. Sans doute a-t-elle été handicapée dans sa progression nocturne par une lune masquée.

               Après un temps de station passive, le lieutenant PINVIDIC me confie une nouvelle mission:

          'Prenez tous vos voltigeurs, laissez les pièces ici, et allez ratisser la zone de combat. Le commando qui a accroché, a peut-être besoin d'aide pour transporter des  blessés.

               Je procède comme il m'a été demandé et, sans faire la moindre trouvaille, parviens au contact de la troupe de choc dont les hommes sont encore occupés à fouiller. A l'entour, des corps vêtus de treillis vert olive, sont étendus, sans vie, visage tourné vers le ciel ou le nez dans la caillasse, allongés par-dessus un bloc de roche ou au pied d'un bosquet. Bilan du combat : 21 morts et 19 prisonniers chez les fells, quelques blessés pour le commando qui a fait preuve d'une écrasante supériorité face à une 'bleusaille' inexpérimentée, hier encore encasernée au Maroc. Le chef de la katiba, fait prisonnier, est assis sur un rocher, complètement anéanti moralement.

                Mais l'affaire n'est pas terminée car le compte n'est pas bon: 21 morts et 19 prisonniers ne représentent pas l'effectif d'une katiba, même allégée. Le reste, qui devait constituer l'arrière-garde, a dû rebrousser chemin dès les premiers coups de feu et se mettre à couvert. Pour l'empêcher de s'échapper, notre 2ème Compagnie est envoyée barrer la sortie de la vallée, à 1500 mètres de là où nous sommes.

                Les deux heures de clarté qui subsistent avant la nuit, sont employées à enserrer toute la faille où s'est produit l'accrochage, dans un dense bouclage de forme elliptique, long d'environ 1500 mètres et large de moitié. Avec les nombreux renforts arrivés, le filet ainsi tendu comporte des mailles si étroites que, dans les endroits au relief tourmenté, les petits postes de surveillance mis en place, sont à peine distants d'une vingtaine de mètres les uns des autres. Il semble impossible que le 'poisson' puisse s'échapper à la faveur de l'obscurité sans se faire repérer. D'ailleurs, toute la nuit, des 'avions lucioles'  vont se relayer au-dessus de la zone investie pour larguer des fusées éclairantes, assurant en permanence un éclairage à giorno. Le spectacle est féérique, digne d'un 14 juillet, mais il est bien difficile de fermer l'oeil'. ('L'Impossible Challenge' - Mémoires inédits- par René Cararo - adjudant à la 2è Compagnie du 8è RIMa).

 

Mardi 4 avril: Dès le lever du jour, nous entreprenons la fouille de la cuvette. La végétation est dense. Il n’est pas facile de pénétrer dans l’épaisseur des taillis, là où certainement doivent se cacher les hommes que nous recherchons, lesquels souhaitent évidemment ne pas se manifester, ce qui parait être leur strict intérêt. Les parachutes des fusées éclairantes reposent, accrochés aux arbres. J’en récupère un avec ses suspentes. Je l’ai gardé quelques temps à la maison en souvenir… Nous ne voyons toujours rien. Encore une fois, auront-ils réussi à nous fausser compagnie?

        D’autres seront plus chanceux… façon de parler… Nous apprenons qu'au cours de la journée, un commando de chasse a accroché une partie de la bande. Il y aurait 21 tués et 17 prisonniers chez les rebelles. Mais le compte n’y étant pas, des rebelles sont donc encore dans les parages. Les pertes, dans le commando, ne sont pas citées mais nous supposons qu’il doit y en avoir, la "casse" ne pouvant malheureusement être uniquement que d’un seul côté. Le soir, la fatigue est présente. Nouvelle nuit passée en bouclage sur le terrain, sans pouvoir fermer les yeux mais on n'est pas là pour faire dodo...

 

           'Au petit matin du 4 avril, arrivent des avions de chasse, nos amis les T6, ainsi que quelques bombardiers légers B26. Ces appareils, lancés dans une ronde infernale, prennent l'un après l'autre le talweg en enfilade, larguant au passage roquettes, napalm, faisant feu de toutes leurs mitrailleuses, sur des objectifs à priori, et amorcent finalement une ressource pour éviter d'aller s'écraser contre la muraille qui ferme le couloir à l'autre bout.

           La végétation brûle, une fumée épaisse s'élève. Lorsqu'elle s'est un peu dissipée, le moment est venu pour la 2ème Compagnie de démarrer le ratissage, une section sur le versant sud, une autre sur le versant nord, et la mienne au milieu, dans la partie la plus basse du talweg, à cheval sur un lit d'oued où coule un filet d'eau. La tension monte chez mes gars, au rythme de la progression. Tout en me disant qu'avec ce qu'ils viennent de prendre sur la figure, les fells ne doivent plus être très saignants, je guette de tous mes sens le premier coup de feu. Nous nous heurtons à un fouillis d'arbustes, avançons lentement, avec minutie, de groupe d'arbres en bosquet, de rocher en rocher. Nous arrivons à l'endroit où l'aviation s'est particulièrement acharnée: pas le moindre cadavre de fell, aucun matériel abandonné, seulement des impacts de roquettes, des perches de bois noircies par les flammes et encore fumantes. Le grand cirque n'a servi à rien. Même constatation jusqu'au lieu de l'accrochage de la veille où se termine notre ratissage. La tension tombe brutalement et fait place à un agréable soulagement mêlé de surprise. Mais où sont donc passés les fells?'. ('L'Impossible Challenge - Mémoires inédits' par René Cararo, adjudant à la 2è Compagnie du 8è RIMa).

 

 

Mercredi 5 avril: Les fouilles et ratissages se succèdent sans interruption.

 

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  Petit moment d'accalmie dans un sous-bois.

 

       Dans la soirée, nous apprenons que des fellaghas ont été mis hors de combat par d’autres sections de la Compagnie. Malgré l’importance de l’opération en cours, nous recevons l'ordre de rentrer au camp. Le commandement s'est-il rendu compte de notre état de fatigue? Nous arrivons au camp à 21 heures, très fatigués et avec beaucoup de retard de sommeil.

 

Jeudi 6 avril: Dès 7 heures, nous sommes en tenue de combat et attendons, sur la DZ, en contrebas du camp, les hélicos qui doivent venir nous prendre. Héliportés sur un sommet, nous n’aurons plus qu’à ratisser en direction des parties basses ; ce sera moins fatigant… A 8 heures, les hélicos nous prennent en charge.

 

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Sans m'en douter, je vivais-là mon dernier héliportage opérationnel.

 

       Par expérience, on sait que les éléments de l'ALN ne restent pas inactifs et qu’ils essaient de prendre contact avec leurs 'passeurs', des fellaghas connaissant parfaitement cette région boisée, afin de leur permettre d’évacuer au plus vite cette zone devenue trop problématique pour eux. Mais les troupes au sol ne leur laissent aucun répit. Depuis le franchissement du barrage, qui leur a laissé très certainement un goût amer, ils n’ont guère dormis et sont aussi fatigués que nous, sinon plus. Pour échapper aux différents ratissages dont ils font l’objet, ils se sont plus ou moins dispersés dans cette région, qui leur est totalement inconnue et, maintenir le contact entre eux est chose peu aisée. Par ailleurs, les prisonniers ont certainement donné des informations qui permettent de modifier et d’ajuster la position des troupes au sol.

 

        "La zone interdite devant le barrage était régulièrement ratissée par des patrouilles à pied. Ces investigations appelées 'lessivages', avaient pour but de déceler les traces de passage, les éventuels emplacements de tir préparés quelques heures avant, et de rechercher les mines posées par les rebelles.

             Chaque nuit, des embuscades étaient tendues en avant du barrage sur les cheminements habituels des rebelles ou sur la piste technique, aux endroits les plus favorables à un sabotage ou un franchissement, particulièrement aux passages des oueds, souvent situés hors de la vue directe des Postes militaires". ('Origines et évolutions du barrage électrifié').

 

 

       C’est un véritable jeu de cache-cache qui s’installe au milieu de ces fourrés, ces taillis et ces chênes verts. Nous n’avons pas toujours connaissance de ces drames qui se déroulent autour de nous, mais nous avons conscience des éventuels dangers qui peuvent survenir à tout moment.

        Et notre section finit par accrocher un groupe de rebelles en ratissant un talweg. Cela c’est passé très rapidement et les témoins de ces combats individuels sont fort peu nombreux. Aucun des acteurs n’a le temps de faire appel à un copain et chacun doit régler son problème comme il l’entend, en mettant tout en œuvre pour éviter d’y laisser sa peau. Cet accrochage s’est passé dans le Chabet Assilef, secteur frontalier de Marnia. Cinq rebelles sont tués et trois faits prisonniers. Nous comptons un blessé parmi nous, Cadour, qui sera atteint par une rafale de pistolet-mitrailleur à l'épaule gauche. 

 

           Notre chef de section, l'adjudant CARARO, en fait le récit suivant:

 

          "Dès le lendemain 6 avril, un groupe de cinq ou six hélicoptères Sikorski vient, à 8 heures, se poser au bas de chez nous, sur un bout de prairie presque plat, en bordure du petit oued Sidi Merlouf, notre 'fournisseur' d'eau. Deux sections dont la 4ème (la mienne) et le groupe de commandement, embarquent pour un voyage aérien de quelques minutes. Le largage a lieu sur une hauteur, à proximité de la cote 1147.  

           Le lieutenant PINVIDIC appelle les deux chefs de section et leur expose la mission du jour. Il s'agit d'un nouveau ratissage dans ce qui a pour nom le Chabet Assilef, un thalweg relativement peu encaissé, assez long. Sa principale particularité est d'être parallèle au Chabet Ali, celui où s'est déroulé le combat du 3, dont il n'est distant que d'un kilomètre et séparé que par une élévation de terrain culminant à une altitude moyenne de 1100 mètres. 

            Au démarrage, ma section est déployée sur presque un kilomètre tout en haut d'une vallée, le long d'une ligne de crête dénudée. Le terrain à explorer, en descente prononcée, ne comporte en effet que quatre minuscules plis du sol, de la pierraille et un peu d'herbe où il est impossible à un fell de se dissimuler. Les liaisons entre mes différents éléments se font aisément, à vue.

             Arrivés presque au bas de la descente, je resserre le dispositif conformément aux ordres du lieutenant PINVIDIC. Devant nous le paysage devient en effet plus tourmenté et légèrement boisé. En outre, se dessine un lit d'oued à sec et assez broussailleux. La fouille de ce dernier et de l'immédiate rive droite est confiée à l'équipe du caporal BELIME, celle de l'immédiate rive gauche au caporal-chef HENRI. Je me tiens sur le versant gauche, à une cinquantaine de mètres au-dessus d'eux, de façon à pouvoir observer en permanence leur progression. Avec moi, trois ou quatre anciens constitués à mon initiative en une bien modeste équipe de commandement. Les deux pièces d'AA 52 de ma section sont étagées en hauteur, sur ma gauche. Le versant droit de la petite vallée est seulement occupé par le lieutenant PINVIDIC et sa douzaine de gardes du corps et radios. De ce côté-là en effet, il n'y a rien à ratisser, les vues sont dégagées, la marche aisée dans l'herbe qui arrive tout juste à mi-mollet.

              A mesure qu'approche la sortie de la vallée, mes deux équipes qui crapahutent dans les profondeurs trouvent sur leur chemin des bosquets de plus en plus touffus et volumineux. Le lit d'oued suivi prend corps, gagne progressivement en largeur et profondeur, devient sinueux, la pente se faisant presque nulle par endroits. BELIME et ses hommes arrivent à proximité d'un confluent particulièrement riche en broussailles et herbes hautes. Là, un affluent descendu du versant droit apporte une solide contribution au cours principal. Et soudain, un cri, ponctué d'un coup de fusil: 'Mon adjudant, ils sont là!' crie BELIME. 

              Agenouillé derrière un rocher, j'ai beau scruter les buissons en contrebas, je n'aperçois que le caporal et ses hommes. A côté de moi, GALEAZZI a meilleure vue: 'J'en vois un mon adjudant!'.

                'Tire-lui dessus pour me montrer la direction!'. Mon gars s'exécute, attirant immédiatement la réplique, une rafale de pistolet-mitrailleur qui passe au-dessus de nos têtes. Emporté par mon tempérament, je m'agite un peu plus que nécessaire , avec une seule idée en tête: 'En finir rapidement avant que l'adversaire ne se ressaisisse'.  

                  Tout va très vite alors. Le lieutenant PINVIDIC me contacte par radio et je lui précise la position des fells: 'Par rapport à votre axe de marche, vous faites un 'à gauche' pour regarder en direction du fond de l'oued, là où il y a un confluent avec des buissons. Ils sont embusqués la-dedans, à environ quatre vingt mètres de votre position actuelle.

                Le lieutenant ne saisit pas immédiatement et me fait répéter. Enfin, je le vois dégainer son pistolet, dévaler seul la pente sur son versant et foncer tête baissée dans un bosquet où il se trouve aussitôt nez à nez avec deux rebelles. Dans un réflexe de félin extraordinaire, il abat le premier à bout portant, puis le second qui a le temps de lui lâcher une rafale au ras des moustaches, évitée de justesse par un brusque écart qui l'envoie se griffer profondément toute une moitié du visage sur un arbuste épineux.  

                  Surpris par cette attaque à revers, un troisième fell reflue du buisson, recule lentement vers le fond de l'oued en me présentant son dos. Quelle belle cible! Malgré la distance, soixante mètres environ, je vide sur l'homme, sans que cela semble l'incommoder, un chargeur complet de pistolet.  

               C'est alors qu'intervient le caporal-chef HENRI. Chargé de ratisser l'immédiate rive gauche, en liaison avec l'équipe BELIME, il a pris un peu d'avance, passant à côté du confluent sans rien voir. Faisant demi-tour, il arrive à la rescousse juste au moment où je finis de vider mon chargeur. Protégé derrière une petite butte, il se met à assaisonner  de courtes rafales de PM le fell qui tend le dos. Ce dernier commence à vaciller, lâche son arme et lève les bras, trop tard.

               Le feu se calme. Une dernière rafale part des buissons et, derrière moi, CADOUR crie, son bras gauche levé vers le ciel: 'Mon adjudant, je suis blessé!'. Ce n'est pas grave, deux balles dans le gras de l'épaule. CADOUR, malgré son nom, c'est un gars bien de chez nous, avec des cheveux rouquins et un teint rose, originaire des Vosges.

               Du lit de l'oued complètement à sec, profond d'environ un mètre cinquante, envahi par de hautes herbes, se dresse soudain, juste à mes pieds, un fell désarmé qui lève les bras. 'Où est ton arme?'. Le lascar ne semble pas comprendre le français et ne répond pas. 'Ton PM?'. A ce mot, il fait un signe du menton et me montre du doigt le fond de l'oued. 'Bon, va le chercher!. Un instant plus tard, il ressort du trou en tendant un superbe Sturmgewehr (fusil d'assaut) tout neuf, avec un long chargeur en forme de croissant de lune fixé par le dessous. 

          Depuis le cri initial de BELIME, il s'est écoulé un quart d'heure environ. Notre bilan, sans être comparable, et de loin, à celui réalisé par le commando le 3 avril, est loin d'être négligeable. Les soldats de l'ALN du Maroc sont envoyés au casse-pipe avec un rude chargement, transportant deux armes chacun, dont l'une de poing, pour équiper les maquis de l'intérieur et les terroristes des villes.

            Voici en détail le résultat de notre intervention:

-pertes rebelles en personnel : 5 morts et 3 prisonniers,

-armement et munitions récupérés : 1 fusil-mitrailleur de fabrication espagnole,

                                                                  3 fusils d'assaut Sturmgewehr,

                                                                  4 fusils de guerre Mauser,

                                                                  4 pistolets P08,

                                                                  des poignards,

                                                                  4000 cartouches et 2 douzaines de grenades défensives quadrillées.

             Et nous ne déplorons qu'un blessé par balles, CADOUR, et un autre sérieusement griffé au visage par des épines, le lieutenant PINVIDIC, dont l'état n'entraîne toutefois aucune incapacité temporaire". ("L'Impossible Challenge - Mémoires Inédits' - par René Cararo, adjudant à la 2è Compagnie du 8è RIMa).

 

           On constate qu'il s'agit-là de 'réguliers', contrairement aux maquisards des djebels qui portent des tenues vestimentaires disparates. Ils sont vêtus de treillis vert-olive, coiffés d'une casquette et très bien armés. Tous disposent d’une arme individuelle, associée à une arme de poing, de fabrication généralement allemande, d’un poignard à l’effigie de l’ALN et de grenades. Je me souviens d’un prisonnier qui présentait la pommette droite un peu tuméfiée par un coup de poing, donné par l’un d’entre-nous, pressé de lui faire avouer où se cachaient ses copains. Ce fut la seule torture appliquée à ce prisonnier...

 

        Après ce fut la fouille des tués et des prisonniers et la récupération des armes Les pièces d’identité sont données au chef de section. Dans ces taillis tout autour de nous, il devait bien y avoir d’autres soldats cachés, observant la fin tragique de leurs compagnons mais, malgré une nouvelle fouille du secteur, nous ne verrons rien. En fin de soirée, nous rentrons au camp.

 

Vendredi 7 avril: Le temps est nuageux et la pluie fait son apparition en fin de matinée, annulant tout nouveau projet opérationnel... Nous sommes au repos forcé. Les rebelles survivants ont certainement apprécié ce changement de météo. En fin de soirée, le sol est transformé en véritable bourbier autour des tentes.

 

Samedi 8 avril: Corvées diverses le matin et fouille d’oueds l’après-midi.

 

Dimanche 9 avril: Opération de ratissage et de fouille d’oueds tout le jour. Retour au camp à 17 heures.

 

Lundi 10 avril: Section de jour.

 

             "Comme je partais le lendemain 28 mars en permission pour quinze jours, je passai les consignes à PINVIDIC. Le 10 avril, je reçu une longue lettre de ce dernier. Entre le 3 et le 9 avril, la Compagnie avait accroché une katiba à trois reprises dans le Chabet Ali et le djebel Maadène, suite au franchissement du barrage ouest par les rebelles le jour de Pâques. Le bilan était impressionnant: un fusil-mitrailleur Oviedo, plusieurs Sturmgewehr, des fusils de guerre, des pistolets P 08. Le Marsouin CADOUR avait été légèrement blessé, l'adjudant CARARO, le caporal BELIME et le caporal-chef HENRI s'étaient magnifiquement comportés. J'en fus tout heureux pour PINVIDIC. Le travail effectué depuis six mois avait fini par payer, et c'était en partie le sien, car il m'avait remarquablement épaulé". ("Soldat de la guerre, soldat de la paix" par le général Jean Salvan).

 

 

 

 

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Le michouÏ préparé par nos copains musulmans.

 

Mardi 11 avril: Aménagement de nouveaux emplacements de bouclage. Ce jour-là, à la radio, notre Président Charles de Gaulle, parle de l’Algérie comme d’un Etat souverain. D’une seule voix, nous dirons : "Vivement que cela finisse, qu'on rentre chez nous".    

 

Mercredi 12 avril: La section est de Jour. Nous procédons à des exercices d’alerte entre 21  et  23 heures.

 

Jeudi 13 avril: Ratissage d’oueds et fouille de secteurs boisés. Les Quillards de la 58 2/C ont quitté la Compagnie ce matin. Ils embarqueront le 17 avril au soir pour la France. Nous les envions terriblement… Maintenant, j’ai droit au statut tant enviable de 'libérable'.

 

Vendredi 14 avril: Section de jour.

 

Samedi 15 avril: Reconnaissance d’un nouveau bouclage le matin et ratissage d’oueds l’après-midi. On finira bien par leur tomber à nouveau dessus… sans le vouloir...

 

Dimanche 16 avril: Notre section est autorisée, pour la première fois depuis notre installation dans ce secteur frontalier, à se rendre en permission à Marnia.  

       Nous y sommes allés en tenue de combat avec les armes. Je n’ai, de cette journée, que le souvenir assez vague d’ailleurs, d’un repas pris dans un restaurant. Une petite salle, les tables prises d’assaut, l’arme suspendue par la bretelle à la chaise, le verbe haut, les rires, les plaisanteries, la joie d’être rendu à la 'vie civile' ne serait-ce que pour quelques heures, la chaleur déjà étouffante et la vue sur la rue principale de ce gros village par les fenêtres ouvertes. En arrivant au camp, on était très joyeux… Les petits verres, avec la chaleur, avaient fait leur effet.

 

          C'est en 1845, le 18 mars, que fut signé le traité de 'Lalla Marnia'  fixant la frontière entre l'Algérie et le Maroc'. Depuis l’indépendance de l'Algérie, Marnia s’appelle "Maghnia".

 

           "Ce traité fut signé à Marnia par le comte de la Rüe, pour la France, et le sid Ahmida ben Ali, pour le Maroc. Il fixe la frontière entre le Maroc et l'Algérie sous domination française, dans la zone tellienne. Celle-ci est déterminée (art.3) sur environ 140 km entre la côte méditerranéenne et le col du Teniet-el-Sassi, dans l'Atlas tellien.

             L'art.4 détermine, plus au sud, dans le secteur des hauts-plateaux, non plus la frontière, mais la souveraineté de chaque puissance sur diverses tribus ou fraction de tribus.

             L'art.5 détermine, encore plus au sud, dans l'Atlas saharien, l'appartenance de plusieurs ksour au Maroc ou à l'Algérie. Ainsi, Ich et Figuig appartiennent au Maroc, alors que Aïn-Sefra, Sfissifa, Assela, Tiout, Chellala, El-Abiodh et Boussemghoun, appartiennent à l'Algérie". (Traité de Lalla Marnia).           

 

Lundi 17 avril: Reconnaissance de piste le matin. Une petite vingtaine de kilomètres sans plus avec un retour à 13 heures. L’après-midi, sieste pour certains et lavage du linge pour d’autres. 

 

Mardi 18 avril:  Le matin, inspection de paquetage et de détail. Au cours de l’après-midi, nous avons l’incontournable revue de notre armement. 

 

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          La pose-café pour ce brave Cadour.

 

       Je suis nommé caporal-chef depuis le 1er Avril. J’ai déjà eu la réflexion de l’adjudant de Compagnie Benaden pour retard apporté à coudre mon nouveau  galon sur la veste de treillis. Par contre, depuis cette date, j'ai ma place de réservée à la table des sous-officiers. Une autre table est réservée aux officiers.

 

        Et depuis, je mange, assis sur une chaise et non à califourchon sur mon lit Picaud, mes avant-bras s'appuient sur une table et non sur une valise, dans une assiette en porcelaine (même si elle n'est pas de Limoge) et non dans une gamelle en alu. J’ai serviette, cuillère, fourchette et couteau, un verre et non un quart culotté au pinard, au café, et noirci par le feu de bois. C’est propre, on mange correctement, le vin et l’eau sont présentés dans des carafes. A la fin du repas, on déguste le café tranquillement... Le serveur est un ancien de la section, un marseillais dénommé SGARITO Giovanne; je reste un peu en famille… Il est vrai qu'il y avait une différence sensible entre les gradés et les autres… dont j'ai fait partie pendant bien des mois. Mais, je n'oublie pas que des capacitées physiques et intellectuelles sont requises et indispensables pour obtenir des galons. Chacun à sa place, sans amertume, et bien content d'en avoir un peu profité.

 

Mercredi 19 avril: Section de jour. Comme d’habitude, nous sommes astreints aux corvées diverses.

 

Jeudi 20 avril: Ratissage et fouille d’oueds. Une bonne vingtaine de kilomètres dans ces fourrés, ces maquis sauvages. Ces oueds, avec leur végétation importante, offraient de formidables caches aux rebelles. La chaleur se fait sentir et la fatigue aussi... Retour au camp à 12 heures. 

 

 Vendredi 21 avril: Ratissage et fouille d’oueds le matin. Encore des kilomètres de marche pénible dans ces fourrés, ces futaies, sous le couvert des pins et des chênes verts. Retour au camp à 12 heures. Repos l'après-midi. 

 

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Camp de Béni Abir.

 

         On est à la fin du mois d’Avril; il commence à faire chaud. On se doit de nettoyer plus souvent notre tenue de combat pour éviter les mauvaises odeurs de transpiration, laquelle laisse des traces blanchâtres à certains endroits bien visibles de la tenue. Crapahuter le matin à la fraiche, cela peut être bon pour la santé. Avoir la possibilité de faire la sieste l’après-midi, c’est encore mieux… Combien de temps cela va- t-il durer encore?  

 

         Contact: riton16@orange.fr

   

 

 

 

 

 

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Published by anciens-8erima-algerie
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