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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 14:27

19è Chapitre :     BENI  ABIR   2

 

Samedi 22 avril 1961: Surprise. De bonne heure, à la radio, nous apprenons que dans la nuit, le 1er REP, sous les ordres du commandant Hélie Denoix de Saint-Marc, s’est emparé des points stratégiques de la ville d'Alger, à savoir ; le Gouvernement Général, l’Hôtel de ville, la Radio et l’Aéroport. Y aurait-il un parfum de révolte dans l'armée?

 

         Les conséquences ne se font pas attendre au niveau de la Compagnie; nous sommes placés en alerte. L’ordre est donné de nous tenir prêts, avec sacs à dos et armes. Mais nous ne connaissons pas les intentions du commandement. Doit-on nous amener à conforter le mouvement insurrectionnel qui se dessine, ou doit-on se préparer à le combattre?

 

        Le capitaine Salvan, de retour de France depuis très peu de jours, estime que « ce mouvement est voué à l'échec car les appelés 'ne marcheront pas', craignant d'être maintenus sous les drapeaux, d'être coupés de la Métropole alors qu'ils n'aspirent qu'à terminer leur service pour entamer une carrière professionnelle, se marier, avoir une voiture, partir en vacances et tourner la page de l'Algérie ». Il n'a certainement pas tort d'évoquer tout cela!

 

        Toujours à l’écoute de nos transistors, nous apprenons qu’il s’agit d’un coup d’Etat fomenté par des militaires de carrière avec, à leur tête, quatre généraux,

 

1961-054--Le-Pusch-des-Generaux--Salan-Challe-Jouhaud-Zel.jpg

 

     "un quarteron de généraux à la retraite" dira plus tard le général de Gaulle, qui se nomment Challe, Jouhaud, Salan, et Zeller. Ces militaires semblent avoir déclenché cette opération en réaction à la politique du Président de la République et de son gouvernement, qu’ils considèrent comme '...une politique d'abandon de l'Algérie française'. 

 

         "Que veulent les gens du putsch? Mener rapidement la guerre à son terme pour en finir avec le FLN, et couper ainsi l'herbe sous le pied de ceux qui veulent composer avec lui? Dans ce cas, la guerre ne peut reprendre que dans le cadre des hiérarchies territoriales en place. Une unité de quadrillage se déclarant pour Challe ne peut que rester dans son quartier et y poursuivre la lutte; pour elle, que le commandant en chef soit Challe ou un autre ne change rien à sa vie quotidienne. Elle dépend de la même intendance et oeuvre dans un même cadre hiérarchique. 

            Pratiquement tout le monde comprend la révolte de Challe, personne (ou presque) ne voit en lui un rebelle, mais à quoi mène sa rébellion? Si rien ne change en France, rien ne peut changer en Algérie. Et sur quelle action les quatre généraux peuvent-ils compter en métropole? Aucune". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri LE MIRE).      

 

         Il me semble que cette "politique d'abandon" était bien connue de tous depuis le "discours du 16 septembre 1959 du général de Gaulle évoquant dans celui-ci l'autodétermination pour la première fois". Et ce discours, dans sa bouche, avait une portée non négligeable. Il ne faut pas oublier aussi que l'autodétermination devenait une possible réalité depuis le "Référendum du 8 janvier 1961". Conséquence: la large victoire du OUI ouvrait la voie à l’indépendance de l'Algérie après sept années de guerre. Encore aurait-il fallu que l'armée s'y prépare autrement et ne s'appuient pas uniquement sur quelques généraux et colonels mais sur des commandants de compagnie, les seuls qui auraient pu être suivis par la troupe. Rallier un colonel ne signifiait pas que les centaines d'hommes placés sous ses ordres veuillent le suivre. Et puis, c'était trop tardif, les soldats, surtout ceux du contingent, n'avaient plus la foi. En attendant, le divorce semblait bien engagé entre le gouvernement et une faible partie de l'armée mais, de cette affaire, de Gaulle, serein, déclarera, ce samedi 22 avril: "Ce qui est grave dans cette affaire, messieurs, c'est qu'elle n'est pas sérieuse". Bien dit. Le gouvernement, depuis quelques jours, était au courant, par ses réseaux de renseignements, des préparatifs du Putsch. Donc, pas vraiment une surprise pour lui.

 

Dimanche 23 avril: Nous sommes toujours en alerte mais c’est l‘attentisme chez nos gradés. Très peu d'information filtrent. Nous supposons qu’ils doivent être bien embarrassés. Nous ne savons que penser entre les informations données par la radio d’Alger placée entre les mains des insurgés et celles captées sur les radios nationales. Vivant dans le bled, en 'vase clos' pour ainsi dire, il nous est difficile de se faire une opinion. Nous ne savons rien de ce qui se passe dans les autres unités toutes proches: sont-elles 'partantes' ou 'l'arme au pied'? Quelle aurait été notre position si nos gradés nous avaient donné l'ordre de monter sur Oran pour renforcer les putschistes? Je n'ai pas la réponse.

        Ce que nous saurons bien plus tard :

        La région oranaise était loin d’être acquise aux putschistes. Les attentistes se révélèrent plus nombreux que prévu. Des divisions idéologiques se font sentir au sein de l’armée: certains sont partisans de l’Algérie française, d’autres veulent faire preuve d’obéissance à de Gaulle et nombreux sont ceux qui pensent que c'est bien hasardeux... Aussi, au soir du dimanche 23 Avril 1961, aucun officier général du Corps d’Armée d’Oran ne s’est rallié aux putschistes. 

         A  20 heures, le Président de la République prononce un discours appelant les soldats d’Algérie mais aussi les français d’Algérie et de Métropole à refuser le coup d’Etat. Ce que nous retenons de ce discours :

 

        « Au nom de la France, j'ordonne que tous les moyens, je dis 'tous les moyens', soient employés pour barrer partout la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. J'interdis à tout Français et d'abord à tout soldat d'exécuter aucun de leurs ordres... L'avenir des usurpateurs ne doit-être que celui que leur destine la rigueur des lois ».

 

        L’affaire est maintenant beaucoup plus claire pour nous, appelés. Quel est notre intérêt à vouloir prendre position en faveur de ce Putsch, qui nous parait anti-démocratique, trop tardif, à une époque où tous les pays colonisés par la France obtiennent leur indépendance et que le gouvernement français s'apprête à donner l'indépendance à l'Algérie? Aucun, sinon se mettre à notre tour 'hors la loi'.

 

Lundi 24 avril: Nous sommes toujours en alerte et sans ordre. Mais, depuis le discours du Président de Gaulle, des informations sont remontées en direction de nos gradés: ils connaissent maintenant notre sentiment sur ce mouvement insurrectionnel. Nous ne marcherons pas. Toujours par la radio, nous apprenons qu’un député et une vingtaine de Conseillers Généraux d’Algérie, auraient publié un communiqué de soutien aux putschistes. Cela fait peu comme soutien moral… La guerre d'Algérie s'est trop éternisée. Sept ans de combat, des morts et des blessés par milliers, des atrocités de part et d'autres, et tout cela pour en arriver à quoi? A l'Indépendance de l'Algérie! N'aurait-elle pas dû être donnée plus tôt? 

 

          "...Même si c'était une folie, ils ont eu un certain courage à jouer cette carte sans avenir, alors qu'ils étaient au sommet de leur carrière. Depuis ma retraite forcée en Centrafrique, l'Algérie, j'y pense tout le temps. J'imagine ce qui peut se passer dans la tête et le coeur de certains officiers, ceux qui ont juré de ne pas abandonner cette terre, de ne pas lâcher les Européens, de ne pas trahir les musulmans fidèles à la cause française. Je suis surpris de découvrir que Salan, qui m'avait viré d'Algérie, Challe qui m'avait collé soixante jours d'arrêt, sont les leaders de ce putsch.

             Plus tard, j'apprendrai qu'une partie de mes collaborateurs de l'école de Philippeville ont joué les premiers rôle dans cette affaire. Je me demande souvent ce qui se serait passé si j'étais resté en Algérie. Je l'ai dit et répété, j'ai toujours refusé toute tentative de coup de force. Mais dans de telles circonstances, qui sait comment j'aurais pu réagir. Me serais-je laissé entraîné? En tout cas, ceux qui sont passés du mauvais côté gardent, malgré leur erreur de discernement et de loyauté, toute mon estime". ('Ma vie pour la France' par Marcel BIGEARD). 

 

Mardi 25 avril: Nous apprendrons, beaucoup plus tard, que les généraux putschistes se sont fait acclamer une dernière fois au balcon du Gouvernement Général, avant de se fondre, pour une bonne partie, dans la clandestinité. Et le gouvernement français a ordonné la mise à feu de la 4è bombe atomique, soit-disant prématurément, afin que celle-ci ne puisse tomber entre les mains des putchistes... C'est un peu gros comme déclaration!

 

          "Entre le 13 février 1960 et le 25 avril 1961, la France a réalisé quatre essais nucléaires dans l'atmosphère au-dessus du polygone de tir d'Hammoudia, à 40 km au sud de Reggane, en plein désert algérien. Les noms de code de ces essais furent 'Gerboise bleue, Gerboise blanche, Gerboise rouge et Gerboise verte' (...la gerboise est un petit rongeur vivant sur les sols sablonneux du désert).

               Les précautions prises pour la protection des personnels militaires et des habitants des palmeraies voisines ont été très sommaires, voire inexistantes. Quelques documents estampillés 'secret' permettent d'avoir une idée du mépris des autorités militaires à l'égard de leurs hommes.

              Aucun  abri ou autre bâtiment n'a été construit pour ces populations, tout aussi bien que pour les personnels militaires de la base de 'Reggane Plateau' ou les quelques dizaines de militaires et civils qui restaient sur la base d'Hammoudia pendant les tirs.

               Pour 'Gerboise verte', le 25 avril 1961, la France a déployé sous la bombe, un exercice militaire avec l'infanterie, c'est-à-dire, des fantassins à pied, disposés à 3 300 mètres du point zéro et qui, 20 mn après le tir, ont dû manoeuvrer jusqu'à 650 mètres du point d'explosion. C'était l'exercice 'Garigliano'. L'objectif de cet exercice était explicite: il s'agissait "d'étudier les effets physiologiques et psychologiques produits sur l'homme par l'arme atomique". Vous avez dit cobayes?

                  Heureusement pour la troupe, la bombe n'eut pas le 'rendement' prévu par les ingénieurs du CEA. Alors qu'on s'attendait à une énergie entre 6 et 18 kt, 'Gerboise verte' développa à peine 1 kt. Certains commentateurs ou historiens affirment que 'Gerboise verte' a été mise à feu dans la précipitation pour éviter que les putschistes d'Alger ne s'en emparent, ce qui expliquerait que ce fut un tir 'raté'. Aujourd'hui, connaissant le déroulement de la manoeuvre militaire longuement préparée à l'avance, on peut mettre en doute cette thèse. En fait, 'Gerboise verte' est un 'crime d'état' sciemment préparé dont il ne reste que de rares survivants.

                  Quant à la pollution au plutonium de cette zone, rien ne semble avoir été fait pour y remédier, si ce n'est de mélanger les débris avec la couche sableuse de surface".  ('Essais nucléaires français au Sahara').

 

        Pendant ce temps:

 

        "Le mardi 25 avril, après avoir bien décanté la situation, G. de Boissieu en arrive à la conclusion que le coup est définitivement manqué. Son devoir, pense-t-il, consiste alors à arrêter l'affaire pendant que, grosso modo, l'ordre règne en Algérie.

           D'Oran, Gardy fait savoir que la situation lui échappe et qu'il renvoie les régiments Masselot et Lecomte sur Alger.

           Challe balaie les arguments de Bigot. Mais il écoute de Boissieu. Il ne s'avoue pourtant pas battu et suggère: 'Ne pourrait-on se replier sur Alger et la Mitidja?

            -Pour faire quoi? rétorque de Boissieu. Mon général, vous avez pris une responsabilité, il vous faut l'assumer jusqu'au bout. La seule solution d'honneur est de retourner à Paris vous en remettre aux autorités de votre pays... Vous devez, pour couvrir ceux que vous avez entrainés, aller vous présenter comme seul responsable.

             Avec Bigot, de Boissieu organise le voyage. Il partira dans un premier avion, l'après-midi, afin d'obtenir des autorités gouvernementales que l'arrestation de Challe s'opère, à son arrivée, dans des conditions décentes. Challe partira seulement dans la soirée, à bord d'un deuxième avion...

           'Venez déjeuner' , dit Challe. Ils se mettent à table. Boissieu devine, à la tête des trois autres, que Challe leur a déjà parlés.

             Ils ne prononcent pas un mot et semblent plongés dans de sombres pensées. Au bout d'un moment de silence total, Challe dit: 'D'habitude, les repas d'enterrement sont plus gais'.

          Coustaux: 'On y parle d'héritage'.

          Challe: 'Le nôtre ne sera pas lourd'.

          Le Putsch des généraux est terminé". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le Mire).

 

         Le lendemain 26 Avril, progressivement, les unités putschistes se dirigent sur Zéralda, à 30 kilomètres d'Alger. Le Putsch n'a pas fait long feu. Certains médias ont pu écrire par la suite, '...qu'il avait été défait par les transistors!'. Est-ce possible! L'armée comprenant les troupes de "réserve" (légionnaires, Parachutistes, commandos) et celles de "secteur" (les appelés généralement), soit 477 000 hommes en 1961, aucune unité de secteur ne participera au Putsch. Il faut bien constater aussi que beaucoup de 'd'officiers supérieurs' n'ont pas souhaité prendre parti pour ce Putsch. Agissants ainsi, c'était faire valoir le peu de crédibilité accordée à ce Putsch. 

 

           "C'est après l'effondrement du putsch que les choses vont se détériorer. Les rancunes, les délations, les sordides règlements de comptes vont entrainer la tragédie puis l'horreur. Ceux qui se sont terrés, ceux qui ont tremblé vont faire payer à leurs adversaires le prix de la peur. Et Dieu sait si à Paris, on a eu peur!

         'Des avions sont prêts, déclame le Premier ministre, à lancer où à déposer des parachutistes sur divers aérodromes afin de préparer une prise de pouvoir... Dès que les sirènes retentiront, allez-y à pied ou en voiture, pour convaincre des soldats trompés.

               Roger Frey arme mille cinq cents volontaires. Malraux s'écrie: 'Une nouvelle fois, la France vit une nuit historique... Les paras ne passeront pas!' Une douzaine de chars prennent position entre le Palais-Bourbon et le Grand Palais. Place Beauvau, on distribue des tenues militaires et des brodequins.

            Le lendemain, en Conseil des ministres, de Gaulle, goguenard, brocarde ses fidèles harassés par leur nuit héroïque. Seul ou presque, le chef de l'Etat échappe au ridicule et conserve calme et lucidité. Sa rancune n'en sera pas moins tenace. Il prend immédiatement des mesures drastiques.

               Le général Allard, ancien commandant des forces stationnées en Allemagne, Grout de Beaufort, ancien chef de la maison militaire de l'Elysée, sont mis aux arrêts de rigueur. Le colonel Dufour, naguère aux arrêts de forteresse, retourne au 'trou'. Le général Faure, chef du 'putsch de Paris', est arrêté avec une demi-douzaine de complices. 

              Aux cris de 'Fusillez les paras', 'Abbas à Paris', cinq mille étudiants défilent de la Sorbonne à la République. Par contre, Soustelle fait entendre, dans le concert des imprécations, une note de bon sens: 'Challe n'est pas un extrémiste', affirme-t-il ; et Max Lejeune: 'Quant on me dit : 'Il faut écraser la rébellion', je demande : laquelle? Celle de Challe ou celle des poseurs de bombes?". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri LE MIRE). 

 

             Après le putsch, le retrait progressif des troupes françaises commencera. En juillet 1961, soit deux mois après l’ouverture des négociations  d’Evian, une division entière regagnera la France. Le FLN était alors en position de force pour traiter de ses désidératas face à une France qui, sans être affaiblie militairement, amorçait déjà son retrait sans trop vouloir se préoccuper de la situation des Français d'Algérie. Un signe de faiblesse politique…?

 

        Ce mardi 25 Avril, pour ce qui nous concerne, l'affaire des putschistes n’est plus notre souci majeur tout comme pour nos gradés. Depuis 3 heures du matin, nous sommes en alerte car le réseau électrifié vient d’être franchi par une forte bande de rebelles en provenance du Maroc.

        A 6 heures, notre Compagnie part en direction du réseau frontalier. Vers les 8 heures, nous rejoignons d’autres unités et convergeons ensemble vers les lieux où peuvent se cacher les fellaghas, à savoir la région de Sebdou, située à une trentaine de kilomètres au sud de Tlemcen. Altitude : 900 mètres environ.

 

        Le ciel s'anime des mouvements des hélicos transportant des troupes sur les sommets des djebels. 

 

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                 Les T6 ne sont pas loin.

 

       Il y a de l'animation dans le paysage. Sur notre route, nous croisons des camions revenant déjà des lieux d’accrochage avec les premiers blessés à bord. Dans un de ces camions, un blessé, un gars de la DBFM (Demi-brigade de Fusiliers Marins), se manifeste à nous, agitant un bras, l’autre en écharpe, clamant fort : 'On vous attend là-bas, il y a du boulot pour vous!'. Une façon comme une autre de nous encourager… Pour lui, la journée mal commencée, se termine cependant bien: il passera quelques jours dans un centre médical puis, aura droit à une permission méritée. Pour nous, le travail reste à faire...

 

       "La création de la demi-brigade de fusiliers-marins (DBFM) consacre les effets des décrets ministériels du 12 avril 1956 sur l'organisation et la présence de la Marine en Algérie: elle montre la solidarité qui unit les trois armées dans les missions à terre, qu'elles soient militaires ou civiles. Le capitaine de vaisseau PONCHARDIER en est le créateur. 

       Elle se compose d'un état-major, d'une compagnie de commandement et de services, et de trois bataillons à cinq compagnies, d'une batterie d'artillerie à quatre pièces et d'une escadrille de l'aviation navale.

      Au 30 juillet 1956, l'effectif atteint 3480 hommes. Son affectation est le secteur de Nemours rattaché à la zone opérationnelle de l'ouest-oranais, dépendant lui-même du Corps d'Armée d'Oran.

        Trois raisons justifient ce choix: il s'agit d'un secteur côtier, et la Marine a la responsabilité de Nemours et de la Surmar; ensuite c'est une position stratégique à la frontière avec le Maroc devenu indépendant depuis le 2 mars 1956 et le principal soutient du FLN extérieur: il s'agit d'empêcher les infiltrations d'hommes et de matériel; enfin, c'est un secteur pourri qu'il faut reprendre en main". ("Militaires et Guérilla dans la guerre d'Algérie" de J.C. Jauffret et M. Vaïsse).

 

      Nous avons toujours les fesses posées sur les banquettes des camions et observons attentivement tout ce qui se passe autour de nous. On n’est pas plus inquiet que d'habitude, nous n’en sommes pas à notre première opération. On reste dans une certaine indifférence, attendant notre tour pour savoir comment on va être utilisé, espérant l'être en bouclage… le moins fatiguant et le moins dangereux.

 

          A la vue des nombreuses unités sur le terrain, nous pensons que le franchissement du réseau est le fait d’un grand nombre de rebelles. Plus tard, nous apprendrons qu'il s'agissait de la katiba 533 au grand complet. L’ALN souhaite certainement profiter des dissensions qui existent actuellement entre l’armée et le gouvernement pour tenter un passage, pensant mais à tort, que celle-ci ne s’activera pas à ses trousses. Mais le Commandement du secteur n'est pas du même avis et souhaite mettre un terme à leur fuite en avant vers les monts de Tlemcen.

 

      Notre convoi quitte la route pour s’enfoncer à l’intérieur des monts par une piste sommairement empierrée et poussiéreuse. Au bout de quelques kilomètres, c’est le pied à terre  qui retentit, nous ramenant à la réalité. La course-poursuite va s’engager sous un soleil qui, s’en être de plomb, est bien chaud pour cette fin de mois d’Avril.

 

        La matinée se passe en ratissage et fouille de bois, de fourrés denses, sans rien apercevoir. Le Piper d’observation ne tourne plus au-dessus de nous; c’est étonnant! Son secteur de surveillance a été modifié sans doute. J’essaie cependant d’imaginer l’observateur, les yeux rivés à ses jumelles, fouillant sans cesse le paysage qui défile sous lui, à la recherche du moindre indice rappelant la présence des fellaghas, et ces derniers, la tête baissée et les sens en alerte, ne bougeant pas de leur maigre protection végétale. Et si cette présence est détectée, elle sera marquée au sol par un fumigène afin de permettre le réglage d’un tir ou d’un appui-feu aérien. Aux environs de 14 heures, une halte est faite.

 

          Assis sur une touffe d’herbe, le dos bien calé contre le sac, à l’ombre légère d’un chêne liège, j’attaque ma boite de singe car les évènements sont une chose, et la faim une autre... Tout en appréciant ma viande, j’écoute attentivement les bruits autour de moi. A intervalles irréguliers, se fait entendre le bruit assourdissant  des hélicos en pleine rotation pour amener des hommes d’un sommet sur un autre. Les T6, volant par deux, tels des cigares d’aluminium, font de rapides incursions dans le ciel. On entend par intermittence, des coups de feu au loin. Les copains sont dispersés tout autour de moi et leurs pensées doivent certainement aller à leur famille. Et puis, nous devons avoir la même idée en tête : 'Mais qu'est-ce qu'on fout ici, dans ce bourbier qui dure depuis si longtemps!'. 

 

       La fatigue commençant à se faire sentir, les paupières s’abaissent, la vigilance s'atténue: la tentation d'une petite sieste est proche... Mais, ce n'est ni le moment, ni l'endroit. A force de fouiller le paysage, nous finissons par entrevoir des silhouettes qui se meuvent au loin, à quelques centaines de mètres. Aussitôt, l'information remonte au capitaine. Il doit-être près de 16 heures lorsque le signal du démarrage est donné. Nous sommes positionnés sur un sommet; il ne nous reste plus qu'à le redescendre, en le ratissant tout doucement vers le bas, en direction d'un oued où coule l'eau, laquelle va nous permettre de faire le plein des bidons. Avant le départ, l’adjudant Cararo, en profite pour nous faire savoir que notre section a reçu l'ordre de se porter sur le versant opposé, là où ont été aperçus les fellaghas, afin de les déloger. On se regarde entre copains et, sans rien dire, on se comprend. On aurait peut-être, dû se taire... On voudrait bien accueillir cet ordre comme une faveur qui nous est faite , mais... 

 

          "Les Marsouins de CARARO et mes radios aperçurent des rebelles qui s'infiltraient sur les pentes du Djorf en Nemer, à 400 ou 500 mètres de nous. Ils bondissaient de buisson en buisson en direction de l'oued Bouléfane. CARARO avait installé une AA52 dont j'avais depuis longtemps remarqué le tireur; c'était SAUTHON, un garçon robuste et solide. Immédiatement, je fis prendre à partie les fellaghas, par petites rafales. Ils s'arrêtèrent  et s'installèrent dans une zone de buissson d'environ 30 mètres sur 40, à 200 mètres à peine de l'oued... Descendez par le petit talweg à votre droite, dis-je à CARARO. Laissez-moi l'AA52 de SAUTHON, elle vous appuiera. Quand vous serez à bonne portée, je lancerai les trois sections à l'assaut de la résistance. Traversez les buissons d'un seul mouvement , en tirant à la hanche, au pied des buissons.

            CARARO pâlit un peu, comme il est normal quand on reçoit pareille mission. Il donna ses ordres et sa section commença une progression difficile, car le talweg, s'il était camouflé aux vues des rebelles, était particulièrement touffu". ("Soldat de la guerre, soldat de la paix" par le général Jean Salvan).

 

            Nous commençons notre descente vers l'oued. En bordure de celui-ci, il y a une petite clairière qui va nous mettre à découvert, avant le franchissement du ruisseau. Nos collègues musulmans donnent des signes d’inquiétude ; ils ne veulent pas nous suivre et stoppent leur descente. Ce n’est pas le moment d’essayer de les contraindre car nous les avons dans le dos… On se retrouve une vingtaine à franchir la clairière avec notre adjudant en tête. En traversant l’oued, on prend un bon bain de pied mais cela ne peut que nous rafraichir. On remplit en vitesse le bidon car la soif est présente. Nous sortons de l’oued qui est bien encaissé, et nous nous retrouvons à nouveau devant une nouvelle clairière parsemée de quelques taillis. Passé celle-ci, c’est la grimpette assurée parmi les chênes verts, les taillis épais et, certainement, la rencontre avec les fellaghas qui s’apprêtent à nous recevoir, à moins qu’ils souhaitent nous éviter… Compte-tenu de la pente importante de cette partie boisée, ils auront le temps de nous voir venir et de décider, en sachant que leur position leur donne un petit avantage sur nous. Avant de traverser la clairière, on se regroupe, on reforme les équipes, on se compte ; une bonne moitié de la section est là. Beaucoup d’anciens dont quelques quillards comme moi... 

 

        Les distances à nouveau reprises, on s’apprête à traverser cette clairière. C’est alors que des rafales d’armes automatiques se font entendre. A ce moment-là, l’hélico-canon tourne en décrivant un large cercle, à moins de 300 mètres au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt, l’un d’entre-nous, Vacquier, crie : 'L'hélico nous tire dessus !'. Sans arrêter notre progression, on lève la tête, surpris, médusés,ne voulant pas y croire. Nous sommes dispersés sur environ une trentaine de mètres, le long de l’oued et  toujours à découvert.

 

     On sait, pour l’avoir vu à l’oeuvre, que cet hélico ne tire pas du petit plomb à bécasses. Le Sikorsky H 34 appelé communément 'pirate', 'barlu-canon' ou 'rameur-canon' est un hélico dont la fonction principale est d’assurer la protection des troupes héliportées. Il est muni, à la porte-cargo, du canon MG 151 de 20 m/m, le même type de canon équipant les avions de chasse de la deuxième guerre mondiale. A cet armement, s’ajoutaient bien souvent une mitrailleuse 12,7 m/m à l’arrière droit et une ou deux mitrailleuses de plus petit calibre en sabord gauche.

 

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        On comprend que cet hélico-canon puisse se trouver au-dessus de nous, mais pour notre éventuelle protection et non pour nous tirer dessus. Nous portons par ailleurs notre foulard de reconnaissance à la couleur requise. 

 

        De nouvelles rafales se font entendre; on comprend bien cette fois-çi que ces tirs proviennent de l'hélico. Le tireur nous voit fort bien d’où il est, sa position lui permettant d‘aligner tout ce qui bouge. Nous sommes des cibles faciles au beau milieu de cette clairière où rien ne peut nous protéger. Des appels et des jurons se font entendre autour de nous; des copains sont déjà blessés. Dans la tête, c’est le vide. Il n’est pas facile de raisonner calmement en pareille situation. Quoi faire! Je me tourne instinctivement vers l’oued, situait à une vingtaine de mètres de moi, pensant pouvoir y trouver un refuge pour me soustraire momentanément aux tirs. Au même moment, j’aperçois notre chef Cararo qui, debout, bien visiblement et calmement, essaie d'entrer en contact radio avec le capitaine Salvan tout en nous donnant l'ordre de nous rabattre vers l'oued. Faire cesser le tir de cet hélico ne va pas se faire en un clin d’œil. Cela va prendre 'un certain temps' comme dirait le regretté Fernand Reynaud… et même si ce n’était qu’une minute, se sera toujours trop long. Un temps pendant lequel notre tireur, ayant la certitude d’avoir à faire à des rebelles, lesquels déjà, se dispersent comme une volée de moineaux, va ajuster son tir pour faire encore plus mal.

 

        Je m’apprête à me rabattre vers l’oued lorsqu’une rafale me stoppe dans mon élan, en tombant sèchement devant moi. Ma réaction tardive m’a sauvé la vie car, à une fraction de seconde près, j’y avais droit... ce n'était pas mon jour... Les éclats de balles m’encadrent fatalement et je sens les impacts pénétrant ma chair en différents endroits du corps. Je comprends aussitôt que plus je bougerais, plus je serais une cible potentielle. Alors, je me balance à terre et ne bouge plus. Les rafales continuent de s’abattre tout autour de moi et je m’attends à chaque instant à être touché. A qui pouvais-je penser à ce moment-là? Certainement à rien, même pas aux parents car tout va trop vite, sinon que ce serait trop con de se faire tuer par un gars de l'armée française... Allongé sur le ventre, je suis dans la position idéale pour ressentir parfaitement les vibrations du sol à chaque rafales de balles percutant celui-ci.  Au même moment, je le saurai par la suite, Aubry, l’articulation du coude explosée par un éclat de balle, s’est laissé glisser dans l’eau de l’oued et tourne autour d’un rocher, au fur et à mesure du déplacement de l’hélico, pour éviter d’être à nouveau sa cible. D’autres essaient de faire comme lui et ceux qui ne pourront atteindre l’oued, se glisseront dans les taillis en bordure de son lit afin d’échapper à la vue du tireur.

       Enfin, les tirs cessent. Je me relève et vois Méloni, le tireur au FM, qui se tient l’avant-bras blessé, n'ayant pas l'air d'avoir apprécié la séquence... A quelques mètres, assis, se tenant la jambe, Benoit geint de douleur, montrant une blessure au niveau du mollet. Je n’ose pas imaginer la tête de notre tireur lorsqu’on lui apprendra qu’il faisait des cartons sur des troupes amies. On ne peut lui en vouloir et, heureusement pour nous, il tirait mal ce jour-là… On dénombre dix blessés dans notre groupe. Il faut bien reconnaitre que nous avons eu, malgré tout, une chance formidable, car les dégâts sur le plan humain auraient pu être plus conséquent.

 

          "...des T28 et un hélicoptère armé de la Marine (Pirate) prirent contact avec moi; ils voulaient absolument 'matraquer les rebelles'. Je leur demandai d'attendre pour que je réorganise mon dispositif, s'ils devaient m'appuyer.

          Je parlais encore dans mon combiné lorsque le Pirate se mit à tirer au canon de 20 m/m.

          -Mais le Pirate tire sur nos gars! me dit LETOURNEL, mon radio.

          Je repassai sur la fréquence de la Compagnie; CARARO, sur son poste, m'annonça qu'il avait été mitraillé par le Pirate, et qu'il avait une dizaine de blessés, dont quatre graves.

          -Pas de morts?

          -Non, c'est un miracle!". ( "Soldat de la guerre, soldat de la paix" par le général Jean Salvan).

 

           L’adjudant Cararo s’occupe de Benoit qui fait partie de ceux qui sont les plus touchés. Le bas de son pantalon est ouvert au couteau jusqu'au genou. Aussitôt, un magma rouge foncé, s’échappe mollement. C’était temps d’intervenir. Un pansement compressif lui est appliqué pour stopper l’hémorragie. Il appréhende l’avenir, pensant certainement à Arnoux. On essaie de le rassurer de notre mieux. Avec Aubry et un autre dont le nom m'échappe, ils sont les trois blessés les plus atteints. D’autres, tout comme moi, s’en sortent avec de multiples impacts d’éclats de balle un peu partout sur le corps mais sans trop de gravité.

 

         Les Musulmans de notre section, ceux qui étaient restés en arrière, doivent se féliciter de ne pas nous avoir suivis.... Quant aux fellaghas que nous voulions déloger, ils ne doivent pas être déçus. La section bat tristement en retraite, ramenant avec elle ses blessés. Nous repassons l’oued et faisons une halte sur la première clairière où les premiers soins nous sont donnés par l'infirmier de la Compagnie. Un hélico doit venir nous prendre incessamment. 

 

        Moins d’une demi-heure après, un hélicoptère, type 'Piasecki H21', connu sous la désignation de 'banane' par les militaires français et baptisé 'Work Horse' (cheval utilitaire) par les Américains, se pose sur la clairière. Nous donnons aux copains équipements et armes et montons à bord. Pour nous, notre journée prend fin dans l’oued 'Bou le Fane', secteur de Sebdou.

 

        Installés à l’intérieur de l’hélico, nous ne pouvons pas nous empêcher de pousser un ouf de soulagement. On s’en est bien sorti ! Les trois blessés les plus sérieusement touchés, seront rapatriés sur des hôpitaux militaires en France. Arrivés à Oran, nous ne les verrons plus. Les blessés légers, dont je fais partie, rejoindront la Compagnie un peu plus tard.

 

       A l’intérieur de l’hélico, il n’y a de place que pour les civières, superposées par deux sur les côtés de la carlingue, sur lesquelles sont allongés déjà des soldats blessés dont certains gémissent de douleurs. Le bruit est assourdissant. A la vue de tous ces blessés, on comprend que cette opération ne s’est pas faite sans casse de notre côté malgré les moyens militaires importants engagés. Une vingtaine de  minutes plus tard, l’hélico se pose sur la DZ de l’hôpital Baudens d’Oran.

     Cet hôpital fut le premier hôpital militaire construit par la France en 1845, à l'emplacement du Colisée et d'anciens couvents espagnol, et ouvert au public en 1849. Il porte le nom d’un grand chirurgien.

 

     "Le nom de 'BAUDENS'  a été donné à cet hôpital d'Oran, en hommage à Lucien Jean Baptiste BAUDENS (1804-1857), chirurgien militaire, Professeur au Val de Grâce, Médecin Inspecteur et Membre du Conseil de Santé. Il s'illustra lors des campagnes d'Algérie et fit agréer l'hôpital militaire du Dey d'Alger, comme hôpital d'Instruction, puis comme Ecole de Médecins". ('Algérie-Baudens').

 

       Nous sommes transportés aussitôt dans une salle où nous subissons un examen médical complet ainsi que les soins nécessaires. Ce soir-là, nous apprécierons les lits mis à notre disposition, avec un véritable matelas, des draps blancs immaculés, enfin, le luxe pour nous… Un autre monde s’ouvrait pour les blessés du 8è RIMa.

 

Mercredi 26 avril: Le petit déjeuner nous est apporté au lit... tout comme le repas de midi. De très bonne heure, une assistante sociale, vient s’enquérir de nos besoins. Nous sommes en manque de tout. Elle reviendra peu de temps après nous apporter un nécessaire de toilette que nous apprécierons beaucoup. Dans le courant de la journée, on nous fait savoir que l’hôpital ne peut nous garder plus longtemps compte-tenu de l’arrivée de nombreux autres blessés plus sérieusement atteints. Nous sommes alors évacués sur  l’infirmerie 'Santon' de Mers-el-Kébir.

 

        Mers-el-Kébir est une ville située en bordure du golfe d’Oran, à sept kilomètres au nord-ouest de celle-ci, dans un vaste cirque, bordé de collines abruptes de plus de 300 mètres de haut. Il parait que c’était la meilleure rade militaire d’Algérie et que sa sureté et sa situation géographique lui donnaient, à l’époque, une grande valeur stratégique. La montagne, creusée comme une taupinière, comporte des installations importantes et modernes telles les services de l’Amirauté et des constructions navales avec leurs immenses ateliers de réparation. Le port se distinguait, extérieurement, par son vieux fort massif et sa longue jetée.  

 

        "L'Algérie est en effet une des pièces maitresses du système de contrôle de la Méditerranée occidentale par l'Alliance atlantique. La base de Mers-el-Kébir est en cours de modernisation, grâce à des capitaux américains fournis dans le cadre du Programme d'Aide Mutuelle au Plan d'Assistance Militaire. Dans le cadre des quatrième et cinquième tranches approuvées respectivement en avril et décembre 1953, les investissements réalisés dans les magasins souterrains, les stockages de mazout et les jetées à Mers-el-Kébir, se montent à 7,704 milliards de francs, et pour la mise aux normes de l'OTAN et de la base aéronavale de Lartigues, à proximité d'Oran, à 3,183 milliards de francs. Pour ce qui est de Bizerte, base développée depuis fort longtemps, les investissements tendent, en revanche, vers un étiage et les travaux vers un arrêt complet en raison des difficultés politiques qui laissent augurer de l'abandon prochain. A terme cependant, avec celles de Bizerte et de Toulon, Mers-el-Kébir devait devenir, dans l'esprit des stratèges et des hommes politiques de la IVème République, l'un des trois pôles stratégiques navals de l'OTAN en méditerranée".  "Militaires et Guérilla dans la guerre d'Algérie"  de J.C. Jauffret et M. Vaïsse).

 

        Tout comme les autres services, l’infirmerie de Mers-el-Kébir est située sous la montagne. On y accède en voiture ou camion par une route creusée à même la roche. Dans ses 'Souvenirs d'officier de Marine - de 1926 à 1963', le Contre-amiral Jean Cornuault décrit l'environnement de Mers-el-Kébir ainsi:

 

          "...le vaste cirque de Mers-el-Kébir, bordé de collines abruptes de plus de 300 mètres de haut, n'est accessible que par trois routes: celle d'Oran et d'Aïn-el-Turk, qui passent en bordure de mer, et le chemin du djebel Murdjadjo qui s'élève au-dessus du village de Saint-André de Mers-el-Kébir...A droite, le vieux fort turc, la base sous-marine et le Centre de dragage, les magasins de l'Intendance et les accès aux souterrains du Santon et des constructions navales; à gauche, la chapelle de Santa Cruz sur son éperon rocheux. Au-dessus s'étendent des vignes, des jardins et quelques maisons noyées dans la verdure, constituant les villages très dispersés de Sainte-Clothilde, de Roseville et de Saint-André de Mers-el-Kébir dominé par son cimetière. Plus haut encore, des collines arides qui se terminent du côté d'Oran, en véritables falaises".

 

        Arrivés à cette infirmerie ultramoderne, nous sommes pris en charge par des officiers-mariniers qui continueront les soins que nécessitent nos blessures et feront tout leur possible pour nous mettre à l'aise. Au cours des jours suivants, nous apprécierons les déjeuners et les repas copieux et de bonne qualité; on est servis comme des petits princes. On fait tout de suite des rapprochements avec les services de restauration de Béni Abir mais il n’y a rien de comparable...

 

           "Ce 26 avril, après avoir passé la nuit à Zéralda, le général Challe, en civil, se rend à l'aérodrome de Maison-Blanche. Le colonel Boquet, commandant le secteur, que Challe avait fait arrêter le 22 (et qui s'était évadé), lui dit: 'Vous savez que je désapprouve ce que vous avez fait, mais votre attitude a été et reste noble. Je vous demande la permission de vous embrasser'.

                Boquet exprime l'opinion quasi unanime de l'armée d'Algérie. Jusque-là, on peut dire que moralement l'unité de l'armée n'a pas été brisée. Personne ne croit que les généraux et ceux qui les ont suivis ont agi par intérêt ou ambition, comme veulent le faire croire le chef de l'Etat  et ses ministres. Dans ses 'Mémoires d'espoir', de Gaulle écrit, à propos des généraux accusés, que les 'mobiles de leurs fautes, je le sais, je le sens, n'étaient pas tous de bas étages'.

               L'armée ne s'y est pas trompée. C'est pourquoi, à l'instar des journées de mai 1958, celles d'avril 1961 n'ont causé aucune mort d'homme. C'est après l'effondrement du Putsch que les choses vont se détériorer. Les rancunes, les délations, les sordides règlements de comptes vont entrainer la tragédie puis l'horreur. Ceux qui se sont terrés, ceux qui ont tremblé vont faire payer à leurs adversaires le prix de leur peur. Et Dieu sait si à Paris, on a eu peur!

                 A Tunis, les membres du GPRA jubilent. Le peuple français a su, comme le lui conseillait M'Hamed Yasid, ministre de l'Information de Ferhat Abbas, 'mobiliser toutes les forces démocratiques pour liquider les derniers tenants du facisme et de l'aventurisme militaire, suppôts du colonialisme'. Ces mots paraissent et sont tout à fait incongrus lorsqu'on les applique à un Robin ou un Saint-Marc qui, assumant leurs responsabilités jusqu'au bout, se livrent à la justice pour épargner à leurs subordonnés les rigueurs qui, néanmoins, s'abattront sur eux.

                   Il n'est pas superflu de citer quelques phrases de la déposition de Saint-Marc devant ses juges:

                 'Depuis mon âge d'homme, monsieur le Président, j'ai vécu pas mal d'épreuves: la Résistance, la Gestapo, Buchenwald, trois séjours en Indochine, la guerre d'Algérie, Suez, encore la guerre d'Algérie... En Algérie, nous avions reçu une mission simple, une mission claire: y promouvoir la justice raciale, l'égalité politique. Nous y avons gagné l'indifférence, l'incompréhension de beaucoup, les injures de certains... Des dizaines de milliers de Musulmans se sont joints à nous comme camarades de combat... Et puis, un jour, on nous a expliqué que cette mission était changée... On nous a dit qu'il fallait envisager l'abandon de cette terre si passsionnément aimée, et cela d'un coeur léger... Nous nous souvenions de tous ceux que nous avions abandonnés et trahis en Indochine... Nous pensions à toutes ces promesses solennelles faites sur cette terre d'Afrique. Nous pensions à tous ces hommes, à toutes ces femmes, à tous ces jeunes qui avaient choisi la France à cause de nous et qui, à cause de nous,risquaient chaque jour, à chaque instant, une mort affreuse. Nous pensions à ces inscriptions qui recouvrent les murs de tous les villages d'Algérie: 'L'armée nous protègera, l'armée restera'. Nous pensions à notre honneur perdu... Monsieur le Président, on peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir, c'est son métier. On ne peut lui demander de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se renier, de se parjurer...' ". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le Mire).

 

         Elie Denoix de Saint Marc est né le 11 février 1922 à Bordeaux. Il fut un résistant de première heure. Il entre dans le réseau "Jade-Amicol" en 1941 à l'âge de 19 ans. Il est arrêté le 14 juillet 1943 par la Gestapo, à l'âge de 21 ans, à la suite d'une dénonciation. Déporté à Buchenwald, il sera intégré au Kommando de Langenstein-Zwieberg (matricule : 20543) où la mortalité dépasse les 90 %. Il sera libéré par les Américains alors qu'il git inconscient dans la baraque des mourants. Il a perdu la mémoire et oublié son propre nom. Il sera parmi les trente survivants d'un convoi qui comportait plus de 1 000 déportés. A l'issue de la 2è Guerre mondiale, il effectuera sa scolarité à l'Ecole spéciale de Saint-Cyr, au sein de la Promotion 'Veille au Drapeau'.

             Il fut l'officier décoré des plus hautes distinctions militaires (13 citations) ayant servi dans la Légion Erangère, au sein des parachutistes.

             Comment il explique sa participation au putsch des généraux:

              "La Résistance et la déportation ont donné à ma vie son axe. Mon engagement dans la Légion où les hommes n'ont plus de passé et vivent une existence ascétique à la frontière de la vie et de la mort, n'est pas un hasard. Le désir de racheter mai 1940 nous a poussé à entrer par dizaines dans l'armée. Ma rébellion en 1961 lors du pustch d'Alger, participe du même état d'esprit. J'étais arrivé à un point où me soumettre aurait été me détruire. J'ai été dégradé, privé de décorations, condamné à dix ans de réclusion criminelle. Un grand nombre de mes amis résistants et déportés, pourtant très gaullistes, ont compris mon geste". ('Jusqu'au bout de la résistance' par Bernard FILLAIRE et la FNDIR-UNADIF).

               Elie Denoix de Saint Marc sera réabilité dans ses droits en 1978, et élevé à la dignité de Grand-Croix de la Légion d'Honneur le 28 novembre 2011. Il décèdera le 26 août 2013 à La Garde-Adhémar (Drôme), à l'âge de 91 ans. Près de 3 000 personnes se rassembleront à la cathédrale de Lyon pour l'accompagner dans son dernier voyage. Par honnêteté vis à vis de ce grand officier, je me devais de l'écrire.

 

Jeudi 27 avril: Le Contre-amiral Jean Cornuault, commandant par intérim la Marine en Algérie à l'époque du Putsch des généraux, suivi de quelques hauts gradés, vient nous rendre visite, nous souhaiter un bon rétablissement et nous promettre que les prochains repas seront de meilleure qualité… Le Contre-amiral et sa suite partis, on se regarde un peu abasourdis par tant de prévenance. Nous apprendrons plus tard, que c’était la première fois que l’Amirauté reçevait des biffins blessés dans ses installations maritimes.

 

       Au bout de quelques jours, notre santé s’étant améliorée et ayant repris du poil de la bête, il nous est demandé de prendre nos repas au réfectoire de la troupe. Là encore, c’est l’agréable surprise. Ce n’est pas un simple réfectoire mais un self-service, de ce qui peut se faire de plus moderne à l'époque, des cuisines ouvertes à la vue, rutilantes de propreté, les serveurs et cuistots en chemise blanche et nœud papillon et une 'salle à manger' immense. On regarde, surpris, même émerveillés... La nourriture et les boissons à volonté; il suffisait de demander pour être servis. On en arrive à se poser une seule question, importante pour nous : 'Pourquoi tant de différence de traitement entre les marins et les biffins?' .

 

Jeudi 4 mai: Dans le courant de la journée, nous sommes évacués sur Oran. On s’est tout de même bien reposés pendant ces quelques jours d’hospitalisation. Il n’y aurait rien de surprenant à ce que nous ayons pris un peu de poids… que nous devrions perdre très rapidement... Dans l'après-midi, nous prenons le train pour Tlemcen où nous y arrivons en fin de soirée. L’hébergement pour la nuit se fait dans une caserne de la ville où le 'sac à viande' remplace sans surprise les draps blancs. Il faut bien se rendre à l’évidence, le confort ne sera jamais pour nous...

 

Vendredi 5 mai: Nous retournons au camp de Béni Abir par camion en passant par Turenne où se trouve la base arrière de notre régiment.

 

        Turenne se situe à 30 kilomètres, à l’ouest de Tlemcen, sur la route d’Oujda. Des viticulteurs du Midi de la France s’y installèrent il y a fort longtemps et la région fut couverte, en grande partie, par de beaux vignobles.

 

         A  Béni Abir, nous retrouvons les copains à qui nous racontons notre agréable séjour de Mers el Kébir. Ils ont de la peine à nous croire... Entre-temps, en notre absence, les opérations se sont poursuivies pour eux. Les heureux rescapés, dont je fais partie, sont mis au repos pour l’instant. Nous n’en saurons pas plus ce jour-là.

        Le sous-lieutenant Fischer étant de retour de permission, l'adjudant Cararo est affecté à la 1è section en qualité de chef de section. Il y restera juqu'au mois d'octobre 1962, date à laquelle le 8è RIMa sera rapatrié en France.

 

Samedi 6 mai: C’est décidé : pour ceux de la classe 59 1/A, c'est-à-dire les libérables, le commandement ne souhaite pas les voir participer à nouveau aux opérations qui se poursuivent quotidiennement. C'est une excellente décision...

 

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       Nous sommes à peu près certains maintenant, d’arriver à la Quille sans prendre trop de risques… Le capitaine Salvan est parti en France pour effectuer un stage du 7 Mai au 10 Juillet (stage des capitaines à Saint-Maixent et au Valdahon). Lorsqu’il reviendra, j’aurai quitté le camp de Béni Abir pour la France. Je voudrai revenir sur cette journée du 25 Avril 1961 :

 

        " Dans la nuit, c'est un groupe de quatre-vingt hommes environ qui, venant du Maroc, réussit à franchir le barrage. Le commando Montfort est héliporté rapidement sur le secteur où se situe le groupe de rebelles. Très vite, il est accroché et a un tué et plusieurs blessés. Les deux hélico-canons mis à sa disposition, ont le plus grand mal à le soutenir dans ses actions. Des obus de 20 m/m tombent sur les commandos et il y a des blessés. A 11 heures 30, le pilote du Piper d'observation est tué. (C’est pour cette raison qu’on ne  voyait plus l’avion qui a dû s’abattre dans la zone de combat). 

 

         Vers 16 heures 40, FARAND aperçoit une trentaine d'hommes qui traversent l'oued Bou le Fane, en direction de l'ouest. Il essaie de rentrer en contact avec le PCA dont l'Alouette n'est pas en l'air à ce moment-là. Il n'y a pas de Piper de disponible. Une patrouille de T6 envoie un de ses appareils dont le pilote annonce à FARAND qu'il s'agit bien de 'hors la loi'. Au même moment, une unité au sol lui déclare qu'elle voit en effet des 'hors la loi' traverser un oued et qu'elle déclenche sur eux un tir de mitrailleuse. FARAND, à son tour, ordonne alors au quartier-maitre GOASDUFF d'ouvrir le feu. Une courte rafale ne provoque aucune réaction sur la fréquence air-sol. GOASDUFF tire désormais de longues rafales jusqu'à ce que la voix de LE DEUF, qui a entendu sur un autre chenal qu'une unité amie se faisait tirer dessus par le HSS canon, se fasse entendre à la radio et ordonne de cesser les tirs.

        Le bilan de la méprise est de trois blessés graves et six blessés légers au sein d'un élément de la DBFM qui avait deux postes-radio sur trois en panne, ne veillait pas la fréquence air, et dont aucun homme, en outre, ne portait de dossard". (récit fait par le Contre-amiral Michel Heger dans son livre "Djebel Amour, djebel amer"). 

 

          Je rectifie : c’était malheureusement encore bien nous, la 4è section de la 2è Compagnie du 8è RIMa, dont il s’agissait. Maintenant, on nous confond avec les fusiliers-marins… Rendons à nouveau à César…etc. Nous avions bien nos dossards, notre poste radio fonctionnait, heureusement pour nous, et nous avons eu dix blessés dont trois gravement atteints. Et deux mitrailleuses nous tiraient dessus… La 'Baraka' était avec nous ce jour-là et il est nécessaire de louer l’imperfection des tirs amis…

 

         Je voudrai ajouter, à l'intention du tireur au canon, s'il me lit, le quartier-maitre GOASDUFF, qu'il n'est en rien responsable de cette méprise; il n'a fait que respecter les ordres qui lui avaient été donnés. Les blessés ne lui en ont jamais voulu. Par contre, il ne faut pas oublier que c'est sur les dires du pilote du T6, envoyé sur place pour vérifier si nous étions bien des rebelles, que les tirs ont été ordonnés. Nous avait-il bien vu 'd'en haut', filant à deux cents kilomètres à l'heure? Doit-on pour autant engager sa responsabilité? Personnellement, je n'irai pas jusque-là car il s'est trouvé que bien souvent en opération, les rebelles donnaient le change en se coiffant du chapeau de brousse pour tromper les unités françaises. Mais, dans le doute, devait-il être aussi affirmatif. Apparemment, il n'avait pas de doute... L'erreur est humaine. Affaire classée.

 

          Le capitaine SALVAN écrira plus tard, dans son livre "Soldat de la guerre, soldat de la paix":

 

          "Le 26 avril, je remontai à Temmassert et donnai à ROY des nouvelles de mes blessés. Lui m'indiqua le bilan de l'opération: 21 tués et 56 blessés chez nous, 38 tués et 22 prisonniers chez les rebelles. TINTANO, le chef rebelle, se serait échappé en sacrifiant sa katiba. 

           Le capitaine PREMEL, qui était DLO du commando Montfort, avait été légèrement blessé. C'était mon voisin, il était sur le point de rentrer en France.

       Avec PINVIDIC et les chefs de section, nous fîmes la critique de l'opération. La Compagnie s'était remarquablement comportée; elle était désormais telle que je la voulais en arrivant à Boussemghoun. Après le tir du Pirate de la Marine et nos dix blessés, aucune unité de parachutistes ou de la Légion n'aurait réagi aussi sereinement et aussi opiniâtrement".

 

         Encore une opération dite de  'maintien de l'ordre'... 

 

         "Au lendemain de la dure secousse du Putsch des généraux, l'armée n'aura pratiquement plus l'occasion d'effectuer de véritables opérations. Après le remplacement de Gambiez par Ailleret, le rôle de l'armée deviendra fort peu guerrier, car de Gaulle annoncera le 20 mai 1961 une 'trève unilatérale' d'un mois sur tout le territoire, à l'exception des zones frontières.

                Dès lors, le calme règne dans le bled. C'est-à-dire que le FLN met sur pied une nouvelle organisation politico-administrative, reprend la population complètement en main. Le gouvernement l'y aide efficacement à remplacer les cadres qui lui manquent en faisant libérer 6 000 internés ou prisonniers. Le FLN ne prend pas la peine de créer de nouvelles bandes armées, d'abord parce qu'il n'y a plus guère d'armes en Algérie, ensuite parce que c'est inutile. Un bon encadrement appuyé par quelques égorgements suffit maintenant pour attendre en toute sécurité que de Gaulle descende, marche après marche, l'escalier qui conduit à l'indépendance sans restriction". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le Mire).

 

          Contact: riton16@orange.fr

 

 

 

 

 

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