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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 14:22

20è Chapitre :   B E N I    A B I R    3.

 

Samedi 10 Juin 1961: On vient de nous faire connaitre la date de notre embarquement pour la France. Ce sera le 24 Juin à 10 heures, sur le "Ville de Tunis". Enfin, plus que 14 jours à attendre! 

        Maintenant, on passe son temps à se photographier, la quille suspendue au cou…

 

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...cette quille qui fit l'objet d'un véritable culte dans les rangs des appelés lors de la guerre d’Algérie et qu’il fallut personnaliser en la décorant suivant son humeur du jour et son goût.

 

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                         Debout, entre Gout et Lafdjian. Agenouillés: de g. à d. : Galéazi, Orsoni, Miragnan.

 

       Quand je regarde toutes ces photos ramenées d’Algérie, je ne peux  m’empêcher de penser que c’était, malgré la dureté de notre vie, le bon temps, car il y avait une ambiance de saine camaraderie qu'il me fut difficile de retrouver par la suite. Et puis,…on avait vingt ans ou guère plus à cette époque.

 

         "L'armée qui avait résisté à la tempête  d'avril, va alors se fissurer pour de bon. Une partie, la plus politisée, la plus dangereuse, va quitter l'Algérie, une autre partie va se réfugier dans une discipline de robot, une minorité va se renier totalement et devenir l'allié de l'ennemi d'hier. Quelques individualités sauveront ce qui peut l'être encore: des vies d'hommes.

           Les Européens et les Musulmans compromis à nos côtés s'inquiètent du départ de la 11è Division légère d'intervention nouvellement créée. Ils s'inquiètent également du renvoi en métropole de 125 000 hommes à partir de septembre 1961.

               Quatre régiments d'élite, les 2è et 3è RPIMa, le 3è REI et le 8è Hussards, quittent à leur tour l'Algérie mais pour se rendre à Bizerte". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le Mire).

 

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  Un de nos compagnons des bons et mauvais jours...

 

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                         Un jeune aigle dont la mère avait été abattue et (sur un tout autre registre) à l'extrême gauche, la boite aux lettres de la Compagnie

 

Vendredi 16 Juin : C’est le jour J-1 de notre départ du camp de Béni Abir pour Turenne, la base-arrière du Régiment. La 59 1/A est une classe importante en effectif; nous sommes près d’une vingtaine à la Compagnie. Le lieutenant Pinvidic nous a promis un bon repas pour le soir. Dans le courant de l’après-midi, nous ramenons au fourrier équipements, armes et munitions. On se sent déjà plus léger, plus à l’aise; c'est comme une délivrance... on a déjà un pied dans le civil…

 

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Des connaissances dont j'ai oublié le nom pour deux d'entre-eux.

 

       Entre copains, on se communique notre adresse postale, en promettant de s’écrire d’abord, puis de se revoir ensuite, quelque part en France. Certaines promesses seront tenues. La nostalgie de l’Algérie, des copains, oui on l'aura souvent. Ce que nous avons vécu dans cette Compagnie ne s’effacera pas rapidement de notre mémoire et les nombreuses photos seront-là pour nous rappeler cette "période glorieuse" de notre jeunesse…

 

          Le soir arrive. La tente d’une section a été requise pour y faire le dernier repas des quillards au cours duquel participeront tous les gradés de la Compagnie. Le vin remplira souvent les verres. Pour être gai, il faut boire, c’est bien connu, et les verres seront vidés souvent. Qui a pu dire: "Quand  le vin est tiré, il faut le boire! Et puis, quand le verre est vide, on le plaint, et quand il est plein, on le vide!". Et nous serons joyeux… Nous aurons droit au discours d’adieu de notre commandant de Compagnie, et à de vigoureuses poignées de mains de tous nos gradés.

        Après leur départ, vers les 23 heures, nous voilà entre nous et la fête se poursuit. Les chants gaulois et grivois se succèdent tels "Le curé de Camaret", "En revenant de Paris chez ma tante" et en finissant par "La digue du cul". Mais on finit par se lasser et nous passons à un autre jeu qui ne sera pas toujours très apprécié mais, c’est la fête des libérables… Nous faisons irruption dans toutes les tentes, et n’en sortons qu’après avoir tout renversé; personne n'ose s’opposer à notre petite folie. Seules, les tentes des gradés et plus particulièrement celle du lieutenant Pinvidic, sont oubliées… Il ne faudrait pas que notre départ soit retardé… et puis, nous sommes redevables de ce bon repas; la gratitude oblige, tout comme le respect qu’on leur doit.

          Une bonne heure après, quelque peu las de notre agitation, nous souhaitons aller nous coucher. Avant cela, il nous faudra remettre en place nos lits qui ont subi le même sort que ceux de nos collègues car, dans l’obscurité et après l'absortion de ces quelques bons vins, on s’est forcément trompés de tentes…

 

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        Que peuvent-ils crier aussi fort ?  Peut-être bien "Vive la QUILLE !".

 

Samedi 17 Juin : Réveil à 6 heures. C’est la gueule de bois… on fonctionne à la bougie. C’est la dernière fois qu’on prend le déjeuner avec les copains qui n’ont pas notre chance. De savoir qu’on les laisse dans ce bourbier nous gêne un peu. Des silences s’installent, presque de la gêne. On aimerait tant les emmener avec nous, leur faire partager notre joie. Puis vient le moment des adieux, des longs serrements de mains, des tapes amicales sur l'épaule,.. des adieux maladroits. On comprend que c'est la séparation avec de formidables copains qu'on ne reverra certainement plus. Tout à une fin, hélas mais aussi... heureusement...

 

          Pour la dernière fois, on grimpe sur nos vieux GMC qui nous ont conduit sur tant de pistes mais peut-être pas pour notre plus grand plaisir.... Nous sommes en tenue d’été. Chacun a sa valise, son sac fourre-tout et la musette avec quelques affaires personnelles à l’intérieur.

          Les camions s'avancent doucement sur le plan incliné de terre battue qui relie à la piste. Le cœur se serre malgré nous… Un dernier regard sur les copains qui nous regardent, mi-amusés, mi-envieux, debout sur le bord de la piste. Depuis les camions, des cris de joie s'élèvent rapidement. On lève les bras, on hurle, quelques uns brandissent des quilles. La Compagnie toute entière est là pour cet adieu. Encore un dernier et rapide regard aux copains, à tout ce qui fut notre vie pendant de si longs mois, avant que les camions, prenant de la vitesse, nous mettent le camp hors de notre vue. Adieu Béni Abir, adieu les copains, on ne vous oubliera pas.

            Pour moi, comme pour bien d'autres, ce départ marqua la fin d'une aventure qui dura deux bonnes années. Arrivés à Turenne, nous subirons la visite médicale de libération. Plus que sept au jus!

 

Samedi 24 Juin : Nous sommes arrivés la veille au DIM d’Oran. Par train, par camions, les libérables de tout l’Oranais ont gagné ce même port pour l’embarquement. Le "Ville de Tunis" est à quai depuis quelques heures, prêt à nous accueillir à son bord. 

 

         "Combien de fois avons-nous regardé, depuis le 'Bloc', à la Goulette, passer ce bateau, le 'Ville de Tunis', noir et blanc, qui nous paraissait immense. 'Il part pour la France', disaient nos parents. Cette France que nous ne connaissions qu'au travers de cartes de géographie sur les murs des classes. La France, pour nous, pour moi, c'était très loin... de l'autre côté de la mer. Embarquer, cela représentait déjà en soi, une aventure et pour nous, pour moi, sans bien pouvoir l'analyser, le tournant de notre vie". ('Ville de Tunis').         

 

       "Le 'Ville de Tunis', construit en France, fut livré le 22 février 1952, et servit essentiellement pour le transport de troupes entre Marseille et l'Algérie, dans les années 1953-1963. Il sera vendu à la démolition en 1980, mais coulera par mauvais temps, lors de son remorquage vers Barcelone, à 57 miles au nord-est de Formentera, aux Baléares".

 

          Nous voilà ce matin dans cette immense cour pour une dernière fouille. Je me remémore ce 15 juillet de l’année 1959, au même endroit, jeune bleu soucieux et plein d’appréhension devant ces deux années de service militaire à faire dans un pays inconnu et aux dangers multiples. 

 

           Vint le moment d'embarquer. Quel plaisir d’emprunter cette passerelle après les angoisses provoquées par les dernières opérations: "Je ne vais pas me faire descendre bêtement à si peu au jus!". Cela aurait pu se produire!

 

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1961-083--On-sort-du-port-d-ORAN.-Il-est-10h.15-jpg   10 heures15. Départ pour la France et le port de Marseille tant de fois rêvé depuis des mois.

 

             Maintenant, il n’y a plus qu’à se laisser vivre, à laisser "planer" nos pensées, en attendant de réintégrer le cours de la vie civile, tant bien que mal, dans quelques semaines.

          A 10 heures15, la sirène retentit. Tout doucement, le bateau, aidé d'un remorqueur, s'écarte du quai. Muets pour la plupart, nous regardons les installations portuaires s'éloigner, nous dévoilant petit à petit Oran, ses falaises garnies d'immeubles aux façades blanches. Malgré notre joie, notre bonheur, la gorge se noue; est-ce que nous nous serions habitués à ce pays malgré nous?  Derniers regards sur cette ville, ce pays que nous ne reverrons pas de sitôt, sinon à jamais pour beaucoup d'entre-nous.

 

        Ma pensée se tourne vers nos trois copains tués sur cette terre d’Algérie. Mais, pour qui, pourquoi sont-ils morts ?

 

        La France n’était pas menacée dans son intégrité territoriale! Par contre, en Algérie, elle faisait face à un peuple qui souhaitait reprendre sa souveraineté, sa liberté. Il l’avait, à maintes reprises, exprimé et cela dès l’issue de la seconde guerre mondiale et peut-être bien avant par l'intermédiaire des partis politiques algériens constitués, qui réclamaient soit l'égalité des droits, soit l'indépendance.

 

          "Le plus grand homme d'Etat que la IIIè République (et probablement le XXè siècle français) ait connu, le maréchal Lyautey, abominait le genre d'Administration qui sévissait en Algérie et ses conséquences: la destruction des hiérarchies autochtones, l'abaissement des indigènes, la stérilisation de leur âme et de leur civilisation sous le masque trompeur de l'assimilation. Dès 1925, il avait déclaré que le jour viendrait où l'Afrique du Nord (pas seulement le Maroc, mais le Maghreb tout entier) vivrait de sa vie indépendante. Il ajoutait que notre politique devait tendre à faire en sorte que cette séparation se fasse sans douleur et que les indigènes continuent à se tourner avec affection vers la France". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le Mire).     

 

     Le 10 février 1943, Ferhat Abbas publie le "Manifeste du peuple algérien". Dans ce document il revendique l'autonomie pour l'Algérie, une égale participation de tous les habitants aux affaires politiques, une Constitution qui leurs soit propre, une réforme agraire et la reconnaissance de la langue arabe au côté du français. Certaines revendications auraient pu déjà leurs être accordées. Mais le projet est rejetté et F. Abbas sera assigné à résidence à In Salah par le général de Gaulle, alors chef du Comité français de la Libération nationale.

 

       La France resta donc sourde à leurs demandes. Il aurait été intelligent d’en tenir compte, en entreprenant un dialogue avec les leeders nationalistes algériens de l'époque, avant que l’irréparable, les graves évênements de Sétif de 1945, ne viennent pourrir les rapports entre les deux communautés car, à bien réfléchir, l'Algérie ne pouvait finir qu'indépendante. Que d'occasions certainement manquées! 

 

           "Ayant maté l'insurrection de Sétif, le général Duval déclara: 'Je vous ai donné la paix pour dix ans. Mais il ne faut pas se leurrer; tout doit changer en Algérie. A vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés, rétablir la paix et la confiance'. Il ne se trompait que de six mois. Car au cours des neuf années et demi qui suivront, rien ne changera en Algérie ou presque rien. L'insurrection de la Toussaint de 1954 marquera le début de la guerre d'Algérie".

('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le MIRE).        

 

         En Algérie, deux sociétés cohabitaient et se cotoyaient en permanence sans se mélanger ou si peu. Lors de leur service militaire, les appelés avaient pu le constater. Le développement économique était plus profitable à une communauté qu'à l'autre surtout dans le bled. Des concessions étaient à faire inévitablement... 

 

          A partir de 1956, l’indépendance de la Tunisie et du Maroc était reconnue. Par la suite, le général de Gaulle "liquidera" l'Empire colonial français en octroyant aux Colonies d'Afrique noire, à partir de 1960, une indépendance, certes sous contôle... La proclamation de ces autonomies ne pouvait qu'apporter un nouvel encouragement aux nationalistes algériens. Pouvait-on faire autrement que de ne pas accorder à l’Algérie ce que l’on accordait sans problème à d’autres nations! Mais, certains diront que l'Algérie était un "département français"... Pourquoi cette bizarrerie? L'Algérie, un département français mais le Maroc et la Tunisie, protectorats français! Pas pour rien, tout cela! En Algérie, l'immensité du Sahara, le pétrole, le gaz...! En Tunisie, les oliviers... et au Maroc, guère mieux avec les phosphates! Le choix se serait-il fait selon ces critères?

 

          Cependant, on devait bien défendre quelque chose puisqu’on était présents sur cette terre qui ne nous rappelait rien ou très peu la France, mais pour laquelle on risquait à tout moment d'y perdre la vie. La protection de la population européenne et leurs biens? Bien sûr, c'était l'un des principaux buts. Mais encore ?

 

          A mon avis, ce qu’on défendait dans ce pays, c’était essentiellement les intérêts financiers de quelques lobbys de ce monde algérien et peut-être bien de France, ceux qui faisaient, depuis belle lurette, la pluie et le beau temps en Algérie. Etaient-ils sensibles à la mort de milliers de personnes civiles ou  militaires ? Leur but : maintenir leur suprématie politique, économique et financière sur l’Algérie autant de temps que cela leur serait possible.

 

         Par ailleurs, le gouvernement français avait découvert au Sahara, du pétrole, du gaz, des ressources énergétiques indispensables au développement de la France. Le gouvernement avait également compris que la France ne retrouverait sont statut de grande nation, perdu depuis la deuxième guerre mondiale, qu'avec le développement de l'arme et de l'énergie nucléaires. Dès 1957, commencèrent des travaux de construction de la base d'essais de Reggane en plein Sahara...

 

                  "Entre 1945 et 1957, la France prépare, dans le plus grand secret, son accession à la bombe. Le général de Gaulle puis quelques hommes politiques sont convaincus que la bombe atomique rendra à la France sa place parmi les grandes nations. Lors du retour au pouvoir du général de Gaulle, toute l'infrastructure politique, scientifique et industrielle nécessaire à la 'force de frappe' aura été installée sur le territoire national.

 

                 Entre 1958 et 1966, les essais deviennent nécessaires pour la mise au point des armes nucléaires. Le Sahara est choisi comme premier site d'expérimentation; les travaux sont gigantesques et pourtant provisoires. L'indépendance de l'Algérie et les impératifs techniques obligeront la France à trouver un site d'essais de remplacement. Moruroa sera choisi malgrè la réticence des élus polynésiens". (Essais nucléaires français au Sahara).

 

            Le Sahara, par son immensité, permettait également les essais des fusées balistiques. Le gouvernement français avait donc des intérêts stratégiques militaires et économiques importants nécessitant son maintien dans l’Algérie, même au prix de milliers de vies humaines.

 

            Cette guerre, comme toutes les autres à des époques différentes, servira de banc d’essais aux armes de nouvelle génération, tel le missile air-sol SS10 filoguidé utilisé très souvent pour neutraliser les grottes.Et l'on pourrait y ajouter la technique de l'héliportage des troupes et la protection de celles-ci par les hélicoptères armés, une tactique mise au point par Bigeard, qui sera reprise par les Américains lors de la guerre du Vîet-Nam.

 

           Personnellement, je pense que nos pauvres copains sont malheureusement morts en terre algérienne en défendant une cause perdue d’avance. Malgré ce, pour eux aussi: "Vous êtes partis en pleine jeunesse en emportant avec vous les promesses d'une vie heureuse. Honneur et Patrie. La France toute entière s'incline sur vos cercueils".

 

                Même par les armes, on ne peut empêcher un peuple de reprendre sa souverainneté. Cette guerre durait depuis de trop longues années et le temps jouait en faveur de la guérilla. Le bon droit ne se trouve jamais du côté de l’oppresseur. Il suffit de se pencher sur l'histoire de certains pays pour mieux comprendre la réalité. Un exemple:

 

                "Si votre souveraineté et leur liberté ne peuvent se concilier, que choisiront-ils? Ils vous jetteront votre souveraineté à la figure. Y a-t-il au monde un homme qui se laisse réduire en servitude par un argument? Demandez-vous maintenant si ces Anglais d'Amérique seront contents dans leur esclavage? Demandez-vous comment vous gouvernerez un peuple qui pense qu'il a droit d'être libre, et qui pense qu'il ne l'est pas...". (Discours de Edmund Burke, au Parlement anglais en 1775, concernant le droit des "Yankees" dans les Colonies anglaises en Amérique).

 

                 Plus près de nous, l’avant-dernier conflit, celui de la guerre d’Indochine, nous l’avait bien prouvé. Pour beaucoup de Français, la guerre d'Algérie était un combat d'arrière-garde désespéré et inutile. 

 

            Je viens de citer "...les intérêts financiers de quelques puissants de ce monde algérien..." ceux qui firent et défirent toutes les politiques algériennes, aussi bien à l'Assemblée algérienne qu'à l'Assemblée nationale et cela jusqu'en 1958, date de l'arrivée du général de Gaulle au Pouvoir. Ils ne furent cependant peu nombreux mais eurent un effet néfaste sur la politique algérienne et, par contre coup, sur le devenir des français d'Algérie.

 

 "Georges BLACHETTE, le roi de l'alfa,

  Jacques CHEVALLIER, le maire d'Alger,

  Laurent SCIAFFINO, sénateur et président de la Chambre de Commerce d'Alger, une des plus puissantes fortunes de l'Algérie constituée par sa flotte marchande évaluée à une vingtaine d'unités,

  Pierre LAFONT, propriétaire de 'l'Echo d'Oran', le journal des européens et musulmans ralliés à la cause de l'Algérie française,

  Alain de SERIGNY, directeur de 'l'Echo d'Alger',

  Léopold MOREL, propriétaire de la 'Dépêche de Constantine',

  Gratien FAURE, grand propriétaire de terres à blé du nord-constantinois,

  Jean DUROUX, gros minotier de l'Algérois, et enfin,

  Henri BORGEAUD, humainement supérieur à tous les autres personnages cités ci-dessus. Ses anciens employés regrettent encore le 'bon temps où chacun recevait de confortables gages et où le paternalisme dispensait ses bienfaits...' Il était le roi de la vigne mais aussi celui du liège, de l'alfa, des engrais, des textiles, du tabac. Son domaine fera vivre 90 familles européennes et 160 familles musulmanes ainsi que 500 saisonniers, sans compter toutes les 'mesures sociales' dont ils bénéficiaient. Henri BORGEAUD quittera l'Algérie en mars 1963 après avoir payé tous ses ouvriers et sans laisser de dettes". ("Les gros colons en Algérie française"). Cela devait être dit.

           D'autres les aidèrent dans cette politique, à savoir les petits colons, petits mais nombreux, ces propriétaires terriens qui imposaient chacun leur domination sur des dizaines et peut-être bien des centaines d'hectares. La main d'oeuvre n'était pas chère et les mauvaises langues dirent d'eux qu'ils firent 'suer le burnous' autant que les grands colons.

 

          Il y eut d'autres personnages "marquant" plus ou moins l'Algérie, tels que:

 

     "LAQUIERE, maire de la commune de Saint-Eugénie, près d'Alger, élu de l'Assemblée algérienne et Amédée FROGER, Président des maires d'Algérie, maire de Boufarik et Président de la Caisse de Solidarité des Agriculteurs, l'heureux représentant des colons..."

 

          "L'Assemblée algérienne était appelée la 'Chambre verte' car les agriculteurs, européens comme musulmans, y étaient bien mieux représentés que les populations urbaines... Conséquence: la grosse masse du budget allait en priorité aux colons... En 1954, l'Algérie en comptait 22 000, soit 2,2 %, sur une population européenne de près de un million d'âmes". ("L'Algérie des Seigneurs"). 

 

          Comme on peut le constater, il n'y avait qu'une très faible minorité de riches et gros colons, une bonne proportion de petits colons aisés et le reste, la grande majorité, des européens occupants des emplois dans la fonction publique, des artisans, des commerçants, des petits agriculteurs ou des employés se livrant à des professions libérales, donc vivants comme nous en France.

 

          Le postulat selon lequel "Les Français d'Algérie n'étaient que de riches colons" avait tendance à perdre de son crédit lors de l'arrivée des rapatriés en France, en 1962. Le flot de misère qui débarquait sur le sol français fit vite prendre conscience à l'opinion publique de la situation sociale dans laquelle se trouvait la grande majorité des rapatriés. Seuls, les gros colons avaient donné une mauvaise image de l'Algérie. Ceux là et bien d'autres étaient rentrés en France bien avant 1962. Ils avaient senti le vent tourner... Mais, certains diront que: "La mauvaise réputation des colons était véhiculée par la propagande 'anti-pieds-noirs' en France et qu'elle était injuste". D'autres diront que: "Sans les colons, qu'aurait été l'Algérie française, devenue par la suite, Algérie algérienne?".

 

             Sans vouloir glorifier les Français d'Algérie, il faut bien avouer que sans ces derniers et l'action de la France, l'Algérie ne serait certainement pas ce qu'elle est de nos jours.

          

              "Les pieds-noirs sont conscients d'être les artisans de la réussite de l'Algérie et ils entendent la maintenir telle qu'elle est. Les Français qui ignorent l'histoire ne savent pas qu'en 1830, il y avait tout juste un siècle que la ville d'Oran avait cessé d'être espagnole. Ignorant la géographie, ces mêmes métropolitains n'imaginent pas qu'au moment de la conquête, la mitidja, ce vaste jardin d'orangers et d'oliviers, n'était qu'un marécage insalubre. Les jeunes appelés, débarquant à Oran, Alger ou Philippeville, découvrent que, s'il existe des colons, ce sont des paysans de France qui font surtout suer leur propre front et leurs bras sur un sol d'un rendement souvent très médiocre.

                 D'ailleurs, la grande majorité des pieds-noirs habitent les villes où ils exercent tous les métiers qu'on peut rencontrer dans n'importe quelle agglomération de l'hexagone. Loin de vivre oisifs grâce aux capitaux amassés par leurs ancêtres, les habitants de 'l'Algérie de papa' jouissent de situations dont le revenu est inférieur de 20% à celui de la moyenne nationale française". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri le Mire).

              

               Historiquement, on peut dire que l'Algérie est une création de la France car, en 1830, ce pays n'était qu'un territoire peuplé de tribus disparates disséminées sur d'immenses territoires. Ce sont les colonisateurs qui, après de dures batailles de conquêtes jusqu'en 1870, modèlent le pays, aménageant des routes, ouvrant des pistes dans les djebels, êrigeant des villes, créant des ports (23), des aérodromes (32), tissant un réseau ferrovière de plus de 4 500 kilomètres, créant des institutions à l'image de la IIIè République. Et, "cerise sur le gâteau", les Français ont découvert du gaz et du pétrole qui profitera plus tard à la nouvelle République algérienne. Donc, on ne peut pas dire qu'il n'y a eu que du mauvais dans cette colonisation.

 

            Le surnom de "pieds-noirs" semble n'être parvenu en Afrique du Nord qu'après 1954, peut-être apporté par les soldats métropolitains venus en nombre. Toutefois, son usage ne s'est vraiment répandu en Algérie que dans les toutes dernières années de la présence française et surtout en métropole, après le rapatriement". ("Pieds-noirs").   

            

         " L'expression 'Français d'Algérie' est-elle juste? Oui, ils sont Français et vivaient sur un territoire, département français. Mais dans une société différente de celle de métropole, une société issue en grande partie d'une colonisation volontaire. Coloniser c'est prendre racine. Ils sont nés en Algérie, souvent leurs familles y étaient établies depuis des générations, il leur semblait entretenir de bonnes relations avec les autres. Et ce fut l'explosion. Leur identité se rattache à un pays qui n'existe plus". ("Entretien accordé à Midi Libre par Brigitte Rimlinger-Abbar, psychiatre et psychothérapeute à Montpellier).

 

        Déclaration de Jean-Pierre Elkabbach, journaliste bien connu, né à Oran (interview de Midi Libre):

 

      "C'était quoi l'Algérie en 1962? Une majorité de petites gens dominées par une minorité arrogante et dominatrice. C'était ça la vérité. En Algérie, la France, pays de la liberté, n'avait pas su exporter sa démocratie... L'Algérie est une succession d'occasions manquées depuis au moins 1936 où un projet de loi destiné à étendre les droits des musulmans a capoté. Toutes les solutions pacifiques ont été des échecs à cause de l'aveuglement des politiques en France et de quelques gros propriétaires"...d' Algérie, cela se comprend...

 

          Ce n'est que bien plus tard, à l'âge de l'entendement, que j'ai mieux compris le drame des Pieds-Noirs, celui de tous ces malheureux, fuyant leur pays où ils étaient nés, dans un désordre immense, la peur au ventre, l'amertume au coeur, après avoir abandonné tous leurs biens, leur village, le cimetière où reposaient leurs ainés, pour se réfugier dans une métropole qui ne s'était pas préparée à les recevoir alors que 1962 était une année de prospérité, la meilleure des "trentes glorieuses". Et là, mal compris, bien souvent mal accueillis par les métropolitains, beaucoup estimèrent  être considérés comme des Français de seconde zone. 

 

             "Généralement, les pieds-noirs se sentirent rejetés à leur arrivée en France alors qu'ils composaient 25% de l'Armée d'Afrique en 1944, avec les plus grosses pertes (8000 tués). Ils eurent à affronter les invectives, notamment de la gauche communiste, qui les caricaturaient comme des colons profiteurs... N'est-ce pas le maire socialiste de Marseille, Gaston DEFFERRE, déclarait, en juillet 1962 : 'Marseille a 150 000 habitants de trop, que les pieds-noirs aillent se réadapter ailleurs". ("Pieds-Noirs").

 

             Il y a très peu de temps, je lisais sur 'le forum des lecteurs' du Figaro Magazine (11 septembre 2015), un commentaire intitulé: "Souvenirs", que voici:

                "Je ne peux m'empêcher de ressentir une grande amertume en pensant à l'accueil que la France avait réservé aux rapatriés d'Algérie en 1962. Pour eux, il ne fut pas question d'humanité, de solidarité, ni de fraternité. Encore lycéen à l'époque, je n'ai pas vu de mobilisation des maires pour les accueillir. Je n'ai pas entendu d'appel des artistes pour soulager leur détresse. Je n'ai pas de souvenir de défilés pour défendre nos traditions d'accueil et leur venir en aide. Pourtant, non seulement ils étaient Français, mais eux aussi fuyaient la guerre et la barbarie, puisque les accords d'Evian n'ont jamais été respectés par le FLN. Pieds-noirs et Harkis furent tout simplement abandonnés par les Pouvoirs Publics et les Français de métropole".  Il y a beaucoup de vérités dans ce commentaire.

 

          Jean-Baptiste Ferracci, auteur de 'L'Adieu', était tombé amoureux de l'Algérie, du temps de son service militaire (affecté au 1er Choc Parachutiste, il passe, en sa qualité de journaliste, au journal 'Le Bled', un hebdomadaire couvrant la vie quotidienne des unités opérationnelles). Voici ce qu'il répond à la question: 'On sent, dans 'L'Adieu', votre affection pour les pieds-noirs?':

 

        "J'ai pu parfois les trouver excessifs, mais ils ont été si courageux! J'ai toujours eu pour eux de la sympathie. La plupart étaient des pionniers arrivés sans rien à l'époque de l'Algérie. La très grande majorité a tout abandonné. Devenus des rapatriés, ils perdent tout. On leur a fait payer leurs billets pour revenir en métropole. Et que font-ils? Ils se retroussent les manches et se remettent au travail. Ils étaient Français, ils le sont restés. Comment voulez-vous ne pas comprendre leur douleur? Il faut se souvenir que depuis juin 1940 et l'exode, la France n'avait pas connu plus grande migration de population. Cela dit, il était clair que, dès 1961, l'Algérie, c'était fini".  (Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC pour 'Pieds-Noirs, une histoire française' - Midi Libre Hors-série 2012).        

 

         Et la chanson "Adieu mon pays" d' Enrico Macias, devint rapidement le symbole de l'exil des Pieds-Noirs:

 

         "J'ai quitté mon pays, j'ai quitté ma maison

          Ma vie, ma triste vie se traîne sans raison.

          J'ai quitté mon soleil, j'ai quitté ma mer bleue

          Leurs souvenirs se réveillent, bien après mon adieu.

          Soleil, soleil de mon pays perdu

          Des villes blanches que j'aimais, des filles que j'ai jadis connues.

          J'ai quitté une amie, je vois encore ses yeux

          Ses yeux mouillés de pluie, de la pluie de l'adieu.

          Je revois son sourire, si près de mon visage

          Il faisait resplendir les soirs de mon village.

          Mais du bord du bateau, qui m'éloignait du quai

          Une chaine dans l'eau a claqué comme un fouet.

          J'ai longtemps regardé ses yeux bleus qui fuyaient

          La mer les a noyés dans le flot du regret".

 

           Dimanche 25 Juin : La traversée fut bonne, elle ne pouvait pas être meilleure… En gare maritime, on se dit au revoir pour certains et adieu pour d’autres, en se souhaitant une longue vie heureuse.

 

          Georges, mon affectueux et fidèle frère, est là. J’ai tant de choses à lui raconter mais, dans le train qui nous rapprochera à chaque minute de nos parents, de la famille, je l’interrogerai plus que je ne répondrai à ses questions.

 

           A la gare, mon père, ma mère, ma soeur, et son mari, les deux petits neveux, la famille toute entière est là réunie. C’est la joie des retrouvailles et du bonheur. L’Algérie, bien que présente encore dans mes pensées, est maintenant derrière moi; c'est à l'avenir que je pense déjà..."entamer une carrière professionnelle, me marier, avoir une voiture, partir en vacances et tourner la page de l'Algérie". Oui, je me rappelle ces paroles du capitaine Salvan. J’ai bien le temps de raconter mes aventures algériennes et puis, qui sait si l’on va avoir la patience de m’écouter… ou de me lire...

 

         A ce moment-là, je suis persuadé de tourner définitivement une page de ma vie mais, une cinquantaine d'années plus tard, nombre de souvenirs sont toujours aussi présents en moi, toujours prêts à resurgir, comme si c'était hier. 

 

        Contact: riton16@orange.fr

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Published by anciens-8erima-algerie
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