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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 17:07

3ème   Chapitre  :  F R E N D A .

 

      Le 16 juillet 1959, nous partons d'Aïn Témouchent de bonne heure, en bahut. Nous ne connaissons rien de notre prochaine étape, à part de remarquer que nous nous dirigeons vers le sud-est. De toute façon, nous n'avions pas de préférence dans le choix de l'étape future... On ne pouvait que s'en remettre à notre chef de convoi... Les communes et paysages d'Algérie commencèrent à défiler devant nos yeux.

 

        Dès après avoir quitté Aïn Témouchent, apparaissent des vignobles, des orangeraies. Nous apercevons des fermes de colons, isolées dans la nature, formées parfois de plusieurs bâtiments imbriqués les uns contre les autres, pointant leurs toitures de tuiles rouges. Certaines fermes sont accessibles par de jolies allées bordées de palmiers ou d’oliviers. Les villages européens que nous traversons, sont propres et coquets,  ressemblant fort bien à ceux du midi de la France. On remarque également beaucoup d’habitations en cours d’édification.

 

       Tout près de ces villages européens, nous avons les douars, ces villages arabes appelés quelquefois "villages indigènes". Quelle différence ! Ces maisons, édifiées en torchis de terre grasse et de paille, sont recouvertes de toitures en terrasse de même aspect. Des haies de figuiers de barbarie ou d'aloès les clôturent. Des chèvres aux longs poils noirs y sont parquées à l'intérieur. Des ânes pâturent à proximité. Des déchets encombrent  les ruelles et les bas-côtés. Il y a un manque flagrant de propreté et d'ordre. Des groupes de jeunes enfants en guenilles s'ébattent joyeusement poursuivis par des chiens tout aussi joueurs. Le long des routes cheminent des ânes avançant à coups de talons ou de bâton donnés dans les flancs par ceux qui les montent. Certains sont lourdement chargés de baluchons. De pauvres fatmas, pliées en deux sous le poids de gros fagots de bois portés sur le dos, cheminent pieds nus sur le bas côté de la route. Les musulmans que nous croisons ne sont guère séduisants dans leurs bizarres accoutrements vestimentaires et prêtent bien souvent à sourire. Quelques dromadaires sont attelés à des charrettes. 

 

         Nous apercevons des Postes militaires disséminés le long de la route, protégés par des rouleaux de barbelé disposés tout autour et savamment emmêlés. Le mirador qui les surmonte est partiellement protégé par des sacs de sable laissant apparaitre une ou parfois deux mitrailleuses dont le canon est braqué sur d'hypothétiques cibles.  Des poteaux en bois, supports de lignes téléphoniques, gisent sur le bord de la route, certainement coupés par les hommes de main du FLN. D’autres poteaux, mutilés depuis longtemps, ont été redressés tant bien que mal et soutiennent les lignes qui se balancent au gré du vent. Notre regard tout neuf continue à se poser sur ce nouvel environnement avec de plus en plus d'inquiétude. On se rappelle le calicot en entrant dans la rade d'Oran mais on découvre une tout autre réalité... Non, vraiment, ce n’est pas notre bonne FRANCE que nous connaissons depuis notre tendre enfance. La poussière soulevée par le convoi se colle à notre visage en sueur; cela nous arrivera souvent plus tard…

 

        Nous traversons les villes de Sidi-Bel-Abbès, la capitale oranaise de la Légion Etrangère, Mercier-Lacombe, dénommée 'Sfisef' depuis l'indépendance algérienne, Mascara, ancienne capitale d'Abd-el-kader, une ville qui peut rappeler aux historiens le calvaire des juifs du 6 décembre 1835, Relizane créée en1857 et colonisée par des Français en provenance du Gard en particulier, Tiaret qui étale ses faubourgs à 1 143 mètres d'altitude et enfin Frenda située à une altitude équivalente, que nous ne ferons que traverser sans nous y arrêter.  

         Une vingtaine de kilomètres plus loin, les camions ralentissent puis s'arrêtent. Un ordre est donné: 'Tout le monde, pieds à terre!'. Nous n’étions pas perdus mais seulement arrivés, sans nous en rendre compte..., sur le lieu de notre futur cantonnement opérationnel, le premier pour moi, jeune bleu.

 

1959-029- Région de TIARET et FRENDA.

 

        La ville de Frenda, dont le nom en français signifie: 'doux repos', est située dans une zone très boisée dominant une plaine. On pensait que l'armée aurait choisi celle-ci pour nous y installer mais ce fut la partie montagneuse qui obtint son aval. Première déception... Le camp sera installé à une quinzaine de kilomètres au nord de la ville, en pleine 'brousse'. Une ville que je n'aurais jamais l'occasion de connaitre. Pour l'armée cela paraissait être la 'région idéale' pour former de 'jeunes bleus' au crapahut et les endurcir aussi bien sur le plan moral que physique.      

        'La ville de Frenda est accrochée, dans une situation exceptionnelle, au bord d'un plateau, à 1050 mètres d'altitude, lequel domine toute la plaine du Taht. Cette commune est essentiellement agricole: cérales, surtout le blé dur, vignobles mais aussi l'élevage de porcs et de moutons. Le nom de Frenda, cette antique bourgade, contemporaine de Rome et de Carthage, évoque sans hésitation, les grottes séculaires de Taghazout, les célèbres mausolées de Djeddar, la chapelle de CEN des Donatistes (Vestiges de Aïn Sbiba)'. (Algérie-Frenda').

 

1959-020- Implantation du camp à FRENDA.

          Le camp fut établi à une quinzaine de kilomètres au nord de Frenda.

 

          Arrivés en milieu d'après-midi, la chaleur est étouffante.Le climat de cette région est sec et rigoureux en hiver mais la température qui peut passer en-dessous de 0° l'hiver, peut également passer au-dessus de 40° l'été. Bien que natif du Midi, et donc habitué au chaud soleil, cette chaleur étouffante m'apparait surréelle; on transpire abondamment et, par réaction naturelle, on a énormément soif. Il n'y a aucune source dans les parages. L'eau de notre citerne roulante est prélevée, nous le supposons, sur le réseau communal de Frenda sinon sur un forage situé dans la plaine. Et cette citerne reste immobilisée des journées entières au camp, en plein soleil... Boire cette eau à la température ambiante n'est pas un plaisir mais on n'a pas le choix, d'autant plus que sa potabilité n'a parfois que le nom... D'ailleurs, on nous conseille de faire fondre dans le bidon un désinfectant avant de la boire. Cette eau ayant la particularité d'être rare, il nous est conseillé de ne pas la gaspiller. Les premiers jours elle nous fut rationnée; certaines photos prises alors le démontrent parfaitement. Il nous est également conseillé d'absorber des cachets de sels minéraux pour éviter de nous déshydrater rapidement en particulier lors des opérations militaires.

 

1959-021-L'eau, besoin nécessaire à FRENDA.

Mais l’eau est donnée avec parcimonie ; on se doit de ne pas la gaspiller.

 

 

1959-022- Partage de l'eau à FRENDA.

                         Partage de l'eau par le sergent Martinez (à gauche).

 

       Il fait très chaud à partir de 10 heures. Parfois, le vent se lève brassant l’air, faisant tourbillonner la fine poussière de terre qui vient se coller sur notre corps en sueur. Il faudrait prendre une douche tous les quarts d'heure mais la toilette ne se fait qu'une seule fois par jour, encore moins en opération. Il n'y a pas de douches et la toilette est réduite au strict minimum...et les lingettes pour la toilette intime n'existaient pas à cette époque... 

 

        Au camp, il y a un Foyer facilement repérable au bruit de son générateur de courant qui fonctionne en continu, à part la nuit. C’est l’unique lieu de distraction qui comporte des heures d'ouverture. On s’y rend aussi souvent que nos moyens financiers nous le permettent... pour y boire une bonne 'bibine', une bière bien fraiche (25 cl. et 5° d'alcool), soit la Bao qui est une bière algérienne d'Oran, soit la Kronenburg bien connue mais aussi la Mutzig, au prix de 39 francs. Les sodas sont à 30 francs et, encore moins chers, les jus de fruits à 25 francs. Le Foyer était un mini-lieu de rassemblement où l'on pouvait se retrouver librement entre copains de différentes sections. On y buvait quelquefois de trop (surtout le jour de la perception de la solde...), certainement pour oublier la situation du moment, et les états d'ivresse par consommation de bière, sans être nombreux, n'étaient pas négligeables.

        "Consommée modérément, la bière aide au drainage des reins fatigués par les efforts physiques. Il n'est pas de retour d'opération sans les inévitables caisses de bière auxquelles tout chef de section doit penser, s'il veut conserver l'estime de ses hommes. Mais en février 1958, alerté par la fréquence des accidents et des bagarres liés à l'alcool, le haut commandement souhaite que les Foyers ne vendent plus de boissons alcoolisées. Le 6 mai de la même année, il doit rapidement faire marche arrière... Cette victoire de la 'divine canette' interpelle l'Historien: 'En dehors de la mauvaise qualité de l'eau, ne traduit-elle pas, elle aussi, ce malaise des hommes du contingent engagés dans un conflit dont ils cherchent encore la finalité". ( 'Guichet du Savoir'). 

 

         Dans ce Foyer, on y trouvait certaines fournitures qui nous étaient parfois indispensables, telles que: papier à lettre (...à cul aussi), cartes postales, enveloppes, rasoirs mécaniques, produits de toilette, paquets de cigarettes de marques différentes ainsi que les souvenirs qui s'adressaient surtout aux permissionnaires ou aux quillards. Il n’y avait pas d’autres endroits où l’on pouvait dépenser sa solde. Les BMC se situaient à Frenda ou Tiaret mais nous n'avions pas la possibilité de nous y rendre de notre propre chef... On n'était pas là pour faire des 'galipettes'

 

            La solde d'un appelé de 2è classe, à cette époque, entre le 18è et le 24è mois, était de 39 francs par jour, soit 1 170 francs par mois. Entre le 24è et le 27è mois, la solde était doublée mais, malgré ce, ne permettait pas des folies... A cette solde s'ajoutait une cartouche de cigarettes de troupe.

 

1959-023- Premières photos à FRENDA.

                           Les copains pour de longs mois.

 

       L’après-midi, lorsque nous n'étions pas en opération, le repos était imposé entre 12 et 15 heures et les déplacements interdits au soleil s’ils n’étaient pas reconnus indispensables. Pas facile de rester sous la tente où l’air est irrespirable et les mouches trop nombreuses et agaçantes. Malgré tout, on essaie de se reposer pour être en forme en vue de la prochaine opération. Les dimanches et jours fériés sont semblables aux jours de la semaine et ces derniers se différencient entre eux par l'importance et le degré de pénibilité des opérations effectuées. 

 

       La discipline militaire n’avait rien de comparable avec celle existant en France. On ne saluait pas les officiers et sous-officiers à tout bout de champ et eux-mêmes ne le sollicitaient pas. Le petit doigt sur la couture du pantalon nous était inconnu. Le merdier était pour tout le monde et la solidarité se devait de jouer de bas en haut et vice-versa. La discipline  existait mais essentiellement en opération; il s'agissait alors du respect des ordres reçus et cela dans notre propre intérêt. Le vouvoiement était de rigueur dans les deux sens. Les sous-officiers et chefs de section étaient facilement abordables et les problèmes généralement réglés avec une certaine compréhension, sachant pertinemment que le dernier mot, celui du chef, ne nous était pas toujours favorable... De tout mon temps passé en Algérie, je n'ai jamais observé de violence entre hommes; on en 'chiait' assez en opération pour aller gaspiller nos forces dans des pugilats inutiles, à moins d'être ivre... Dans notre section, il n'y a jamais eu de vols d'effets personnels, du moins importants; il suffisait d'être vigilant.

 

           "Je ne parle absolument pas du 'règlement de discipline générale' d'une application totalement illusoire et superfétatoire dans nos djebels. En réalité, vis-à-vis de nos hommes, nous avions plutôt une autorité de 'grand frère' , une autorité, je sais que ça peut choquer, de 'chef de bande' où l'impact personnel, le charisme dirait-on maintenant et la confiance réciproque amalgamaient les efforts de tous. Et le règlement, c'était le 'règlement de combat' édicté par d'anciens baroudeurs, pour s'en sortir le mieux possible avec, si possible, un peu de Baraka". ("Nous regardions la mort en face" par Jacques Langard - s/lieutenant à la 5è Compagnie du 8è RIMa).

 

       Par contre, les chefs de section étaient exigeants sur notre propreté. Au retour d'opération, avant toute chose, devaient être résolus notre propreté corporelle et vestimentaire et l'entretien de notre armement. La toilette se faisait à l’eau froide aussi bien l’hiver que l’été et le casque lourd était notre meilleur lavabo. On y lavait aussi son linge dedans avec ce bon vieux savon de Marseille. Quant à l’armement, son entretien se faisait systhématiquement au retour de chaque opération et après chaque séance de tir avec revue d'armes par le chef de section ou le commandant de Compagnie aussitôt après. Notre arme, c’était notre propre sécurité mais aussi, celle des autres; il fallait pouvoir y compter en permanence.     

 

          'D'une superficie d'environ 1 000 km2, les monts de Frenda constituaient une zone de forêts importante de l'Oranais. L'importance stratégique de la région était visible: au nord, l'Ouarsenis, à l'ouest, les monts de Saïda, au sud les Hauts Plateaux désertiques. D'une altitude moyenne de 1 000 mètres, ce massif constituait un repaire idéal pour les rebelles. Ces derniers se déplaçaient de préférence la nuit, se manifestant alors autant qu'ils le pouvaient chez les habitants des douars environnants, ces derniers leurs donnant à manger et leurs confiant quelques renseignements glanés ici ou là. Les opérations militaires importantes sur cette zone dureront jusqu'à l'automne de 1957. Par la suite, il y aura l'Action Sociale des SAS auprès des populations, et les troupes de secteur, comme la nôtre, qui quadrilleront la région'. ('Algérie-Frenda').

 

          Au début, les opérations me furent pénibles. Elles l'étaient déjà pour les anciens... Au camp LE COCQ, rien ne laissait présager que nous en baverions autant en Algérie. Parcourir ces djebels avec le sac à dos avoisinant les 20 kg, le ceinturon de cuir qui ulcérait la peau des hanches en maintenant les chargeurs et les deux bidons d'un litre d'eau chacun, la chaleur, la soif, la nourriture frugale composée de boites de ration, tout cela était éprouvant. Le FM était lourd à porter pendant des dizaines de km qui n'en finissaient pas. Je le changeais souvent d'épaule, puis je le prenais en bandoulière, puis à nouveau sur l'épaule... Il était toujours trop lourd. Et cependant, je me sentais privilégié par rapport au caporal de la section qui portait le mortier de 60 m/m, pesant 18 kg.  Le peu de graisse que j'avais accumulé pendant ma jeunesse oisive, fondait tout doucement.      

         Que dire des opérations! Elles s’échelonnaient les unes derrières les autres avec des journées de repos qui nous permettaient de 'reprendre notre souffle', d’assurer notre propreté corporelle et vestimentaire, de faire du tir d'entrainement, d’entretenir nos armes et d’assurer les corvées indispensables au bon fonctionnement de la Compagnie. Le commandant de celle-ci était un jeune lieutenant d'active, d'une trentaine d'années, dont je ne me souviens plus du nom, qui nous quittera dans l’Ouarsenis pour laisser sa place au capitaine Derollez. Il y avait les embuscades de nuit, mises en place à l'initiative du commandant de Compagnie pour toutes les sections. La peur nous tenait souvent compagnie mais on ne le faisait pas savoir.

 

        Les souvenirs d’opérations dans le secteur de Frenda se sont bien estompés avec le temps. Celles-ci se succédaient les une derrière les autres, certaines n’excédant pas la journée, d’autres s’étalant sur plusieurs jours. Les retours au camp se faisaient toujours très tard dans la soirée sinon dans la nuit. On mangeait notre maigre repas, parfois amélioré par un colis envoyé par les parents. La gamelle glissée sous le lit après un essuyage rapide...on s’allongeait sur le lit et le sommeil n’était jamais long à venir. L’insomnie n’était pas connue de nous à cette époque. A tour de rôle, il nous fallait assurer la garde du camp...

 

        Effectuer deux heures de garde la nuit, n'était jamais une partie de plaisir lorsqu'on était jeune bleu.

 

1959-024- de garde à FRENDA.

 

 

         C’est vrai, j’ai eu souvent la trouille. Pourquoi ne devrais-je pas l’avouer! Et je ne devais pas être le seul dans ce cas. Mais cela ne se racontait pas entre nous. Deux heures de tension nerveuse dans un silence pesant, les sens en alerte.

           "En Algérie, le jeune Français connaitra la faim, la soif, la fatigue, le manque de sommeil, mais tout cela n'est rien comparé à la peur. Elle occupera la première place dans sa mémoire. Celui qui prétend n' avoir jamais eu peur en Algérie n'est pas sincère, ou alors c'est un inconscient.

            La peur se vit à tout instant de la journée. Et une heure de garde, la nuit, se révèle incroyablement longue. L'imagination donne libre cours à des récits qu'elle bâtit le plus souvent à partir d'histoires entendues". ('Les Oubliés de la Guerre d'Algérie' par Raphaël Delpard).

 

           Nos seuls compagnons d’infortune, les chacals qui se manifestaient en jappant, par courtes périodes durant toute la nuit. Les entendre pas loin de nous pouvait signifier qu’il n’y avait pas de fellaghas dans les parages. Avait-on l’esprit plus tranquille pour autant ? J’en doute car les poussées d’adrénaline se faisaient sentir souvent. En tout cas, les chacals, je ne les ai jamais autant entendus que dans la région de Frenda. Seule visite au moment de la garde ; celle du caporal-chef ou du  sergent de quart. Il échangeait quelques paroles avec nous puis s’en allait rendre visite à d’autres sentinelles.

 

          'Pour en revenir aux chacals, il s'agissait du 'Chacal doré', un chien sauvage qui s'apparente à la famille des loups. Son poids est de 15 kg environ. Durée de vie: une bonne dizaine d'années. C'est un mammifère carnivore, parfois charognard mais, contrairement à la hyène, il n'est pas qu'un simple éboueur du désert. Excellant chasseur, il peut chasser aussi bien seul qu'en groupe d'une dizaine d'individus la nuit, tout en poussant des hurlements perçants. Léger, agile et opportuniste, le chacal allie la rapidité du chien de chasse et la ruse du renard. Ce canidé est un animal fidèle à son clan et un redoutable prédateur. Parce qu'il peut se déplacer plusieurs jours sans boire ni beaucoup manger, le chacal doré est adapté au désert'.  ('Le chacal doré').    

 

       De tout mon temps passé à Frenda, je n’ai jamais aperçu un fellagha. Il est vrai qu'on y est resté très peu de temps, tout au plus trois semaines environ. On ne nous a jamais fait connaitre les résultats de ces opérations aussi bien au niveau de la Compagnie que du Régiment. Ce qui n’empêchait nullement des fellaghas se faire tuer ou être fait prisonniers, lors des mêmes opérations, par d’autres sections ou Compagnies. La "casse" avait lieu dans les deux camps. On aurait souhaité connaitre ces bilans. Position difficile pour l’armée qui ne souhaitait nullement voir notre moral baisser. Mieux valait nous laisser dans le vague… Et sans connaissance des résultats, il nous était difficile d’avoir un moral de vainqueur.  

 

         C'est au cantonnement de Frenda que je connus Ahmed, un ancien fellagha. Il avait été fait prisonnier au cours d'une opération. Compte-tenu de son jeune âge, tout au plus 17-18 ans, une chance lui avait été donnée par le commandant en le conservant à la compagnie sous réserve de s'intégrer à la troupe et de faire office de pisteur en certaines occasions. Il dépendait directement du commandant de compagnie et parfois s'arrogeait le droit de partir tout seul pendant quelques heures pour aller à la chasse aux tourterelles... C'était une grande confiance qui lui était accordée... Mais quelques années plus tard, l'Algérie acquérant son autonomie, il décidera de prendre son envol pour son plus grand malheur... Je ne le saurai que beaucoup plus tard. 

 

           "Il y avait aussi à la Compagnie, un jeune fellagha repenti. Il servait d'éclaireur de pointe. Tous ceux qui étaient ici depuis longtemps l'avaient toujours vu à la Compagnie. Il devait être là depuis pas mal de temps. C'était un garçon d'environ une vingtaine d'années, bien balancé. Je ne l'ai jamais vu esquisser le moindre sourire, toujours solitaire. Il n'était d'ailleurs commandé que par le capitaine. Dès arrivé sur le terrain, il était déjà devant.

            Un grand nombre d'entre nous le soupçonnait de faire le jeu des fellaghas. En étant tout le temps devant, il lui était facile de les prévenir. Et puis, ne montait-il pas les autres Algériens de la Compagnie à rejoindre la rébellion? Nous n'avons jamais pu le prendre en défaut". ( 'ALGERIE, octobre 1961 - octobre 1962' - Souvenirs inédits par Bernard NICOLAS - 'Béni Abir' - 2è Compagnie - BT1 - 8è RIMa).

 

         Vers le 10 août 1959, le Régiment remonta vers le nord oranais, dans les monts de l'Ouarsenis.  Notre Compagnie s’installa près de la ville d'Ammi-Moussa, au sud d'Inkerman dans le cadre des opérations 'Jumelle' du Plan Challe.

 

       Ce changement de secteur s’accompagna du remplacement de commandant de Compagnie. Ce fut le capitaine Derollez, un ancien sous-officier du 13ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais, qui en prit le commandement. On l’appela aussitôt "le vieux" car il n’avait pas loin de la quarantaine d’années mais aussi "papa brelage" à cause de sa tendance obsessionnelle à nous voir porter ces bretelles de suspension en cuir épais et dur qui servent à répartir le poids des équipements autour de la taille (cartouchières et bidons d'eau essentiellement). Il est vrai que si ces brelages avaient été en toile, on aurait fait moins de difficulté à les porter... Ce que l’on peut être irrespectueux quant on est jeune… Mais son âge ne l’empêchait nullement de crapahuter aussi bien que nous sinon mieux. Il se distingua des autres officiers par son colt qui n’avait rien à voir avec le MAC 50 règlementaire et sa légendaire canne qu’il agitait très souvent à bout de bras pour indiquer à ses chefs de section la direction à prendre. 

 

         Contact: riton16@orange.fr

 

 

 

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Published by anciens-8erima-algerie
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