Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 16:34

7ème  Chapitre :  B O U S S E M G H O U N    2.   

 

       La veille d'un départ en opération, les chefs de section et leurs adjoints étaient convoqués par le commandant de Compagnie pour assister à l’inévitable breifing. Peu après, notre chef de section nous réunissait pour nous donner des informations générales sur l’opération projetée: heure de réveil et de départ du camp, durée approximative de l’opération, nombre de rations individuelles ou collectives à emporter, équipements, intervention par héliportage, etc

 

1959-134--Autre-vue-sur-le-camp-jpg

Une partie du camp de Boussemghoun légèrement enneigée. 

1959-135--Partie-de-foot-sur-fond-de-Tameda-jpg.                         Partie de foot, un jour de repos, à Boussemghoun.

 

         Au début du mois de décembre 1959, on nous a octroyé un poêle à charbon pour chaque tente. Une fois en place, ce poêle, par la chaleur qu'il dégageait,  nous apportait un peu de réconfort. On maintenait le sas d’entrée bien fermé pour limiter les déperditions de chaleur. La température n’était pas excessive à l'intérieur de la tente mais nous n’avions pas trop froid. Il faut avouer aussi que nous restions toujours chaudement habillés. Personne n’avait intérêt à laisser s’éteindre ce poêle par négligence. Aussi bénéficiait-il de soins attentifs; il y avait toujours quelqu'un pour l'approvisionner... On profitait de sa plaque de cuisson pour se préparer un petit vin chaud sucré auquel on ajoutait des zestes d’agrume arrosés de rhum récupéré dans nos boites de ration.

 

          Une fois par semaine, un convoi armé partait de Boussemghoun le matin pour se rendre à la base arrière régimentaire d'Aïn Sefra. Il amenait le courrier de l'armée mais aussi celui des bidasses, l'acheminement des gens du douar qui le souhaitaient, les permissionnaires, les malades, les libérables. Ce même convoi revenait en fin de journée, ramenant des habitants du douar, des nouveaux affectés, des vivres, de l'essence pour les camions, des colis et du courrier pour les appelés ou les militaires d'active. C'était de la routine. Les volontaires pour ces convois étaient nombreux mais, généralement, c'étaient ceux qui ne crapahutaient pas, les exemptés d'opérations, qui étaient en charge de la surveillance et de la protection du convoi.        

 

        Le courrier nous maintenait le moral. On remarquait très vite un gars en mal du pays; allongé sur le lit de camp, les mains derrière la tête, le regard plus ou moins fixe ou du moins peu présent, peu bavard aussi... un symptôme facilement identifiable. Il fallait compter cinq jours environ à une lettre pour nous parvenir depuis la France. Le secteur postal ne variait pas; c’était le 86929. Il est encore marqué sur ma valise que mon pauvre père m'avait fait faire chez un collègue menuisier, en bois pour plus de solidité. Il n’y avait guère que la mienne construite avec ce matériau. Je ne l’ai jamais regretté car, des coups elle en a subi et sans se déformer… Elle est toujours là, posée sur une étagère de mon abri de jardin. Lorsque je la regarde, je ne peux m’empêcher de penser que nous avons bien des souvenirs en commun. Elle y restera jusqu’à ma mort et puis, peut-être sera-t-elle bonne pour allumer la cheminée car elle ne rappellera aucun souvenir à ma descendance… Pour l’expédition des lettres, il n’y avait pas de frais de franchise aussi bien dans un sens que dans l’autre. Il suffisait d’écrire les lettres FM (Franchise Militaire) à la place du timbre. L'armée nous devait bien cela...

 

        A Boussemghoun, le facteur était plus moderne et rapide que celui de nos jours qui se déplace en vélomoteur... Il arrivait en Piper, au minimum deux fois par semaine. Il n’atterrissait pas, se contentant de jeter le paquet de lettres au plus près d’un point défini par avance sur l'emplacement du camp. Le colis jeté, l’avion remettait les gaz et s'en allait  vers un autre Poste militaire aussi isolé que le nôtre, après avoir balancé les ailes en signe amical. La section de Jour récupérait aussitôt le colis et l'amenait au PC du Bataillon pour une répartition par Compagnie (1ère, 2è et 3è) et par section. Deux heures après, alertés par le passage du Piper et si nous n'étions pas en opération, nous étions rassemblés devant nos guitounes, attendant que le gradé de service se manifeste. Silencieux, nous l'écoutions nommer les heureux bénéficiaires des lettres. A l'appel de son nom, le coeur s'accélérait de lui-même sans s'en rendre compte. Parfois, le plaisir était plus grand… il y avait deux lettres, c’était formidable, on en avait pour toute la soirée et parfois plus à se remémorer les nouvelles de la famille, de ceux qui, loin de nous, nous envoyaient toute leur affection par ces lignes écrites avec plus ou moins de facilité.  Pour certains, c’était les mots tendres de la fiancée laissée au pays, pour d’autres c'était le soutien moral  d'une amie, une correspondance qui pouvait au cours des mois, se transformer en une affection plus précise...

 

      Parfois, au milieu de la lettre, un petit billet pointait son nez… c’était mieux que d’attendre un hypothétique mandat… On pouvait l’utiliser le soir même au Foyer en ayant une pensée reconnaissante pour celui qui l’avait fait parvenir. Celui qui avait reçu du courrier ne s’écartait pas trop vite du groupe, tout occupé à lire. Les autres, ceux qui n’avaient pas eu ce plaisir, s’éloignaient lentement, un peu à regret, cachant leur désappointement derrière un "pas de nouvelles, bonnes nouvelles", tout en regardant à la dérobée ceux qui prenaient connaissance de leur courrier.

 

      Personnellement, je n’ai jamais été oublié par mes parents, qui essayaient de m’intéresser aux dernières nouvelles de la famille, du quartier où nous vivions, de leurs préoccupations du moment sans trop insister sur ces dernières… Puis, il y avait les lettres de la grande sœur, du grand frère, tous deux mes ainés et  mariés. Pour le reste de la famille, c’était beaucoup plus espacé… se contentant de me savoir en bonne santé. Il est reconnu qu'à cette époque, la guerre d'Algérie intéressait uniquement que ceux qui avaient un proche au-delà de la bleue...

 

        Il est vrai que j’étais en bonne santé, je ne cessais pas de le leurs dire dans chacune de mes lettres en ajoutant : '...je monte la garde, je  fais quelques patrouilles en camion, je mange bien, il ne fait pas trop chaud... ni trop froid..., j'ai de bons copains, le secteur n’est pas dangereux, le temps passe vite et surtout, je ne languis pas...'. Il ne fallait surtout pas que j'omette de le dire et le répéter sur chacune de mes lettres si je ne voulais pas inquiéter mes parents. Il me fallait cacher tout et maintenir cette position jusqu’à la fin. Et ma famille n’a jamais rien su jusqu’à la sortie de ce présent document, c’est-à-dire, cinquante ans après… Ce qui signifie, vous l’aurez compris, que mon père et ma mère n’ont jamais rien su de mes véritables occupations en Algérie.

 

       Je pense que la grande majorité des jeunes du contingent ont agit ainsi envers leurs familles afin de les tranquilliser. A leur retour en France, ils se sont refermés sur leurs souvenirs, bons ou mauvais, malgré de nombreuses tentations de s’ouvrir à leurs proches mais chaque fois empêchés par : 'ils ne me comprendront pas, ils ont leurs propres soucis, ce n’est pas leur guerre, ça ne peut pas les intéresser, ils vont m’envoyer balader', etc. 

 

         Pour la nourriture, celle-ci nous parvenait soit par convoi (les boissons, les denrées non périssables, etc..) soit par avion Nord 2501-Noratlas.

 

1959-150--Parachutage-des-vivres-sur-Bou-Semghoun-jpg

Vue sur les installations de la 2è Compagnie à Boussemghoun. Parachutage de vivres. Au loin, le djebel Tameda qui nous tendit souvent les bras...

 

              'A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Armée de l'Air demanda aux constructeurs aéronautiques de l'époque, de préparer la mise au point d'un avion de transport pour remplacer la flotte très diversifiée (Junker 52 et C47 Dakota notamment) et vieillissante de l'après-guerre. 

                      La Société Nationale de Construction Aéronautique du Nord y répondit avec le Nord 2500, formule d'avion à ailes hautes, à fuselage central ouvrant vers l'arrière et à deux poutres supportant les empennages, bimoteur équipé de Gnome-et-Rhône 14R de 1.600 CV de puissance au décollage, entrainant des hélices tripales à pas variable.

                        Le premier avion de cette série vola le 24 novembre 1952 mais ce n'est qu'au début de 1953 que le Nord 2501 fut officiellement baptisé 'Noratlas'.

                        Le Noratlas fut adopté par les armées de l'Air françaises, Ouest-allemande et israélienne. Il était capable de transporter 5 000 kg de fret ou 45 hommes de troupe, 35 parachutistes ou 18 civières. Il fut employé intensivement  en Algérie.

                        Le dernier vol du Nord 2501, au sein de l'Armée de l'Air française, eut lieu en 1987. Ainsi s'achevait une carrière longue de 35 années durant lesquelles cet appareil acquit ses lettres de noblesse'. ('La Charte' - juillet-août 2013).

 

        Lorsque cet avion arrivait en vue de Boussemghoun, si nous n’étions toujours pas en opération, son bruit de bourdon facilement reconnaissable nous faisait sortir précipitamment des tentes. C’était pour nous un spectacle toujours revu avec plaisir. Il faisait un large détour au-dessus du camp et du douar, puis, s’alignant dans cette grande vallée entre le Taméda et le Tanout, volait au ralenti et à basse altitude. Par l’ouverture de la rampe d’accès arrière, on apercevait les deux préposés au largage des containers de vivres. Les parachutes s’ouvraient aussitôt et les colis atteignaient rapidement le sol. Un autre tour et l’avion s’éloignait doucement. Les deux gars avaient le temps de nous faire un geste amical du bras, répondant sans doute à quelques chapeaux de brousse énergiquement agités depuis le sol. Le spectacle était terminé, on rompait les rangs. On ne s’en rendait pas compte mais on vivait une petite aventure...

 

       La section de Jour récupérait aussitôt les colis éparpillés sur quelques centaines de mètres à la périphérie du camp. Mélangé à ces colis, il y avait parfois un paquet de lettres mais ce n’était pas courant. J’aimais bien participer à cette corvée de ramassage car il arrivait parfois que la housse déchirée de l'un des containers me permette de "piquer" quelques mandarines que je glissais furtivement dans ma poche. Le proverbe ne dit-il pas : "L'occasion fait le laron!". Petite consolation; je n’étais pas le seul à agir de cette façon. On crevait trop la "dalle" pour ne pas avoir ce réflexe-là. 

 

1959-152--Les-copains-jpg

  Une partie des copains de la section; des bleus mélangés à des anciens.

1959-153---2-.jpg

           La photo de famille et le linge qui sèche le long de notre guitoune...

 

        Les repas se prenaient uniquement sous la tente. On posait sa valise sur le lit, la gamelle dessus. Il n’y avait plus qu’à se placer à califourchon sur le lit pour manger. Ainsi, une rangée de convives faisait face à une autre rangée de convives… tout comme au restaurant... A la bonne saison, dans l'impossibilité de se protéger du fort ensoleillement ou du sirocco, on ne pouvait prendre les repas à l'extérieur (à part au Poste de Noukhila où nous pouvions manger à l’ombre d’un bâtiment). Nous n’avions pas l’équipement voulu, c'est-à-dire les tables, les chaises… et surtout, les parasols. 

 

1959-154---2-.jpg

 

        La nourriture n’était pas parfaite mais nous n'étions pas à la maison; il fallait bien se contenter de ce qu'on nous donnait et cette bouffe n'a jamais eu tendance à nous plomber les godasses. Les dimanches et les jours de fête, si nous n'étions pas en opération, on pouvait espérer un repas amélioré c'est-à-dire un bifteck-frites ou un poulet-frites. Nos repas étaient généralement constitués de: purée de pommes de terre, de lentilles, de pâtes accommodées avec du jus de tomate ou parfois nature, de saucisses, et les inoubliables haricots secs et leurs inévitables désagréments… C’était diversifié mais la préparation laissait à désirer, faute, peut-être, de ne pas avoir une véritable cuisine pour passionner nos cuisiniers. Ill fallait voir dans quelles conditions ceux-ci travaillaient… En accompagnement, il y avait les fruits, pommes,mandarines,oranges et les fameuses "boules de pain" que l’on se partageait à quatre et puis le gros rouge, le pinard.  Une légende tenace prétendait, à l’époque, que du bromure, un puissant anaphrodisiaque, était incorporé au vin. Personnellement, je n’en ai jamais ressenti les effets…

 

       J'ai pu lire qu’en août 1960, le sous-lieutenant Georges PALANQUE, médecin au 8è RIMa, avait dénoncé l’alimentation hypocalorique donnée à la troupe. Je le cite: 

 

          "Il nous semble inadmissible et même criminel d'accorder à des effectifs astreints à fournir des efforts supérieurs à leur potentiel, une alimentation de famine".

 

            Cette "alimentation de famine", bien que présente pendant tout mon temps en Algérie, avait un avantage: celui de nous permettre d'avoir une taille tout en finesse. A la fin de mon service militaire, je pesais 63 kg pour 1,70 mètre. Le besoin de nourriture se manifestait à tout moment au creux de l'estomac. De ces repas, arrivé dans le civil, il m'est resté une habitude: celle d'apprécier n'importe quels mets et de manger toujours trop rapidement.

 

1959-155-.jpg

  Le 'petit Corse', GALEAZI, dans les bras de KAIRET.On reconnaitra Lucien LAFONT, en bas, au milieu, mais pour les autres...!

 

        Par le convoi revenant de Chellâla, arrivaient les jeunes recrues, soit venant directement de France après leurs deux mois de classes, soit d’Allemagne après un séjour de 14 mois (les veinards). C’était la déconvenue pour tous. Eux arrivant, d’autres, les quillards, rentraient en France. Ces derniers étaient heureux mais comment aurait-il pu en être autrement? Car, ils en avaient bavé tout au long d’une période encore plus dangereuse que la nôtre.

 

       On avait la possibilité de prendre la douche au PC du Bataillon au retour d'opération. Dans un local non chauffé en hiver, on se retrouvait une dizaine par fournée. Cette douche était fort appréciée d’autant plus qu’elle ne se renouvelait pas à tous les retours d'opération.

    

     On n'allait guère au douar car ce n’était pas vraiment un lieu touristique et la SAS y régnait en maitre. Si je me souviens bien, il y avait un Poste de Police à l'entrée du douar qui avait pour fonction de surveiller les déplacements des habitants ainsi que les mouvements des troupeaux de moutons ou de chèvres sortant le matin ou rentrant au douar le soir. Nous retrouvions chez un commerçant des souvenirs ou autres que nous ne pouvions obtenir par le Foyer. On ne partageait aucune convivialité avec ses habitants et ces derniers restaient toujours très discrets… comme nous d’ailleurs. Problème de confiance entre ennemis intimes sans doute...

 

         "Les officiers SAS et leurs subordonnés se sont engagés pour l'Algérie. Les trois quarts d'entre eux sont des officiers de réserve, peu leur chaut l'avancement, la solde et les décorations.

           'Il y avait belle lurette que nous autres, sur le terrain, avions pu mesurer ce que la politique de développement de ce pays coûtait à la France. Nos savions, nous qui vivions chez les pauvres, que ceux-ci représentaient la grande masse de la population algérienne, que l'Algérie, en termes comptables, était pour la France un gouffre... Nous étions bien placés pour connaitre ce que valaient les accusations d'exploitation et de pillage indéfiniment reprises contre la France par certain parti ou cénacles de Paris. En vérité, l'Algérie avait coûté à la France et à cette époque plus que jamais... Mais ce n'était pas le profit qui avait présidé à la création des SAS, encore moins guidé leur action. Nous étions tous en Algérie à fonds perdus, à temps perdu. Cela n'avait rien d'extraordinaire à nos yeux". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri LE MIRE). 

 

          Etant baptisé protestant, je fus amené à faire la connaissance de l'aumonier protestant du régiment, à Boussemghoun. Nous nous sommes retrouvés tout au plus quatre ou cinq biffins autour d'une table, faisant face à ce ministre du culte, appelé plus souvent 'Pasteur', chargé d'un soutien religieux et moral auprès de nous, la troupe. Il nous a parlé de son rôle, nous a interrogé à tour de rôle. Nous l'avons écouté bien sagement, me rappelant pour ma part qu'il n'était pas question de me confesser. Finalement, on ne s'est guère ouvert à lui... Il a fait cadeau à chacun de nous d'une Bible, nous promettant de donner de nos bonnes nouvelles à nos parents,  ce qui fut fait par ailleurs. La réunion s'est achevée par une prière. Ne pratiquant pas, tout à fait inculte en ce domaine de la foi, ma gêne dû se ressentir. Ce fut la seule fois où je fus mis en présence d'un aumonier en 24 mois de service armé en Algérie.       

 

          C’est à la fin de l'automne, plus exactement le 2 décembre , que nous avons fait connaissance avec notre première tempête de sable. Le sirocco s’est levé dans la nuit soufflant avec beaucoup de violence. Au petit matin, nous dûmes renforcer les fixations des tentes qui s'étaient relâchées. La tempête dura toute la journée ainsi que la nuit suivante. Nous mettions le nez dehors qu’en cas d'absolue nécessité. Le vent soulevait la fine poussière de sable, la faisant tournoyer au-dessus du camp, donnant à l'atmosphère une couleur jaune ocre qui obscurcissait le ciel, voilant le soleil. Au niveau du sol, la visibilité n’excédait pas vingt mètres et peut-être moins. Le port des lunettes était indispensable pour circuler dans le camp ou prendre la garde. Les sentinelles, par mesure de précaution, furent doublées. Le vent finit par s'afflaibir et tomber au cours de la journée suivante, remplacé par la pluie. Le sable en suspension fut happé par l'eau et la clarté du jour revint tout doucement nous dévoilant les sommets du Taméda et du Tanout recouverts de neige. C'était magnifique. Cette neige tombée au cours de la nuit ne s'attarda pas; elle fondit vite sous le soleil de la journée suivante. 

 

       Sous la tente, le vent s’engouffrait par les moindres interstices de la toile entrainant le sable qui se répandait de partout. Ce n’était qu’un assourdissant chuintement qui finissait par nous énerver. Pas moyen de se soustraire à ses atteintes. On avait enveloppé les armes de chiffons mais peine perdue. On retrouvait du sable  sur nos vêtements, sur nos affaires de toilette, à l'intérieur du sac de couchage, au fond de nos chaussures... C’était différent des puces d’Aïn Sefra mais tout aussi gênant.

 

         'Le sirocco est un vent saharien violent, très sec et très chaud qui souffle sur l'Afrique du Nord  et le sud de la mer méditerranée lorsqu'une masse d'air tropicale stationnaire, installée sur le Sahara, se trouve entre une zone anticyclonique installée à la verticale de la ligne du tropique du Cancer et une soudaine zone de forte dépression se creusant rapidement au-dessus de la mer méditerranée. La masse d'air saharienne, préalablement stationnaire, donc brûlante, est alors aspirée vers le nord par la dépression et remonte en direction sud-nord au-dessus du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie vers l'Andalousie, les îles Baléares, la Corse, la Sardaigne, la Sicile, le Mezzogiorno et le sud de la Grèce. Le sirocco peut envoyer de très fins grains de sable jusque dans les Alpes'. ('Le Sirocco').

 

        Pour dormir, on n'oubliait pas de rentrer la tête entièrement dans le sac de couchage; un peu d'espace au niveau du nez pour respirer suffisait. Malgré cette précaution, on se levait le matin avec du sable sur la figure, les oreilles ensablées et la bouche sèche.

 

            "Dans le désert, le vent est un élément très important du climat, car il influe sur l'aspect du paysage et sur les êtres vivants. Il souffle presque en permanence, aussi bien pour des raisons générales que pour des causes locales. Soulevant du sable, le vent sculpte les rochers des déserts, crée des dunes, enterre les plantes et surtout provoque un déssèchement très considérable en accélérant l'évaporation. Les parties montagneuses du Sahara (appelées 'djebels') s'opposent aux régions plates et monotones des plaines, où des buttes isolées émergent comme des îles de la couche de dépôts sédimentaires". ('Encyclopédie du Groupe Paul-Emile Victor).

 

       En ce début de décembre 1959,  nous avons appris la catastrophe de Fréjus.

 

       « Le 2 décembre, après 24 heures de pluies importantes, survint la rupture du barrage de Malpasset. A 21 heures 30, la ville fut touchée par une vague destructrice de plusieurs mètres de haut qui fit 423 morts , 79 orphelins et détruisit 150 habitations. Les dégâts furent estimés à 24 milliards de francs .

        A la fin de la guerre 1939-45, le Var meurtri, se devait de reconstruire ses infrastructures. Au premier rang de ses soucis, l'Equipement hydraulique. Le principe du barrage sur la rivière appelée 'Reyran' fut adopté. Le Reyran est une rivière torrentueuse, à sec pendant les trois-quart de l'année mais qui, à l'époque des pluies, roule un grand volume d'eau dont le débit annuel est estimé à 22,700 millions de m3. Il prend sa source à 12 kilomètres au nord de Fréjus et traverse celle-ci du nord au sud pour aller se jeter dans l'Argens après un parcours de 25 kilomètres.

        Depuis des siècles, chaque année, le Reyran cré dans la plaine de Fréjus, de graves inondations. Celles-ci portent préjudice à l'agriculture et mettent en danger la sécurité des habitants de la plaine. Dompter le Reyran est donc important. La réserve d'eau ainsi créée, outre qu'elle apportera l'eau indispensable aux populations toujours croissantes et aux terres assoiffées, préservera les forêts de l'Estérel contre les incendies et, de ce fait, aidera à la régénération de ce massif forestier.

        Le type de barrage choisi est le barrage-voûte. Au lieu d'opposer à la masse d'eau le poids d'une digue inerte, on lui oppose la forme dynamique d'un arc en béton qui renvoie la forte pression de l'eau emprisonnée sur chacune de ses rives. Il va de soi que ce type d'ouvrage exige que les berges recevant le gros de la pression, soient d'une robustesse à toute épreuve...

        Epaisseur des murs: à la base: 6,78 m. et à la crête: 1,50 m. Ces faibles épaisseurs en ont fait le barrage le plus mince d'Europe. Ce barrage sera mis en service en 1954. La partie amont de la vallée du Reyran devint temporèrement un lac.

        Depuis la dramatique rupture de cet ouvrage le 2 décembre 1959, la rivière a repris son état naturel mais reste barrée par la partie basse des ruines de la voûte du barrage, qu'elle traverse toujours grâce à l'évacuation de fond circulaire, dont la vanne est laissée ouverte en permanence. Et le Reyran s'évacue, dans sa traversée de Fréjus, dans un canal en béton". ("La catastrophe de Malpasset").

 

       Une collecte fut organisée dans le camp pour les familles des sinistrés en souhaitant que les jeunes militaires des camps Lecocq et Robert  n'y aient  pas laissé leur vie. J’ai eu une pensée pour les tôlards enfermés à clef dans un local situé au bas du camp Lecocq…

 

         La thèse de l'accident fut longtemps la seule admise et reconnue:

         "Le 28 mai 1971, après plusieurs années d'enquêtes judiciaires, la catastrophe fut attribuée à la fatalité, avec un Arrêt du Conseil d'Etat mettant en avant l'emplacement du barrage, construit sur une roche peu homogène, des failles géologiques 'ni décelées, ni soupçonnées lors des travaux de sondages et de prospections, et les très fortes précipitations enregistrées lors des semaines précédent le drame. Cependant, les rescapés sont persuadés que tout n'a pas été dit ". (Wikipédia). 

          Et cependant:

         "Le 24 janvier 2013, la chaine de Télévision Arte a fait une révélation surprenante passée inaperçue, dans un documentaire allemand diffusé à 22 heures. Une information reprise le jeudi par Emmanuel Berretta sur son blog du 'Point'.

         D'après ce documentaire, réalisé par la chaine régionale allemande WDR, et qui se fonde sur des archives secrets allemands, de la RFA et de la Stasi, des activistes algériens du FLN seraient à l'origine de cet accident; un attentat, donc. Des historiens allemands ont trouvé des documents prouvant que l'agent ouest-allemand Richard Christmann aurait prévenu sa hiérarchie sur le lieu et la date de cet attentat, mais que les services du renseignement allemand auraient décidé de ne pas prévenir leurs homologues français.

         Si le Chancelier Adenauer soutenait officiellement le général de Gaulle, l'Allemagne de l'ouest faisait montre d'une certaine tolérance à l'endroit des membres du FLN qui résidaient sur son territoire ainsi qu'à l'égard de ceux qui leur fournissaient des armes". (M Blogs).

          Doit-on croire que la vérité est apportée par Arte?

          Vu l'ampleur de cette catastrophe, doit-on supposer que le FLN n'a pas souhaité la revendiquer pour ne pas être diabolisé?

          Peut-on croire que les médias de l'époque ont fait silence sur ces informations pour ne pas envenimer cette affaire?

           J'ai retrouvé un commentaire sur cette catastrophe. Le voici:

           "J'étais engagé à l'époque au camp Lecocq, à Fréjus, le camp le plus avancé près du barrage. S'il y avait eu une explosion, on l'aurait ressentie et entendue alors que le seul élément dont je me souviens, a été le grondement sourd qui grandissait au fur et à mesure de l'avancée du déluge d'eau qui est passé au-dessous de notre camp, lequel, par miracle, se situait à un niveau bien supérieur". ( par ANDRE, le 8 février 2013

         Une information de la chaine Arte à prendre avec beaucoup de réserve en attendant la confirmation officielle...qui pourrait intervenir dans quelques années sinon jamais.

 

         A  l’approche de Noël, le convoi du 17 décembre 1959, nous amena les colis préparés par nos familles. Ce fut, comme pour bien d’autres, mon premier Noël passé loin de ma famille. Le découragement et la lassitude se lisaient sur les visages. L’armée, avec l'aide de ses Services Sociaux, nous avait cependant préparé un réveillon convenable pour l’époque et la situation. Ce 24 décembre à 18 heures, ce fut le repas habituel pris dans notre Compagnie,

 

       - de 18 heures 30 à 20 heures, nous avons assisté à une représentation théâtrale montée par certains appelés au caractère bien trempé, suivie d' une messe dite par l’aumônier militaire.

 

       - de 21 heures à 23 heures, le réveillon organisé par tous les cuistots des deux Compagnies et ceux du PC du Bataillon. Au menu : Soupe aux champignons, poulet-frites, salade verte, fromage, gâteaux secs, café arrosé, cigarettes et même cigares, bonbons, vin rouge et rosé. Il n’y avait pas lieu de se plaindre. "Cigarettes et petites pépées". Il n’y avait que ces dernières qui ne figuraient pas au menu…

 

         "Souvenirs d'enfance:

         Ce que je n'ai pas oublié, c'est la croyance absolue que j'avais à la descente, par le tuyau de la cheminée, du Père Noël, bon vieillard à barbe blanche qui, à l'heure de minuit, devait venir déposer dans mon petit soulier, un cadeau que j'y retrouverais à mon réveil. Minuit, cette heure fantastique que les enfants ne connaissent pas, et qu'on leur montre comme le terme impossible de leur veillée! Quels efforts incroyables je faisais pour ne pas m'endormir avant l'apparition du petit vieux! J'avais à la fois grande envie et grand peur de la voir; mais jamais je ne pouvais me tenir éveillée jusque-là, et le lendemain, mon premier regard était pour mon soulier, au bord de l'âtre. Quelle émotion me causait l'enveloppe de papier blanc, car le Père Noël était d'une propreté extrême, et ne manquait jamais d'empaqueter soigneusement son offrande. Je courais pieds nus m'emparer de mon trésor. Ce n'était jamais un don bien magnifique, car nous n'étions pas riches. C'était un petit gâteau, une orange ou tout simplement une petite pomme rouge. Mais cela me semblait si précieux que j'osais à peine le manger. L'imagination jouait encore là son rôle et c'est toute la vie de l'enfant". ('L'Histoire de ma vie' par Georges SAND).  Comme on était loin de tout cela! 

 

        A  trois heures du matin, certains faisaient du chahut dans le camp, une situation  bien comprise par nos gradés. Ce réveillon s’est fait par moitié d'effectif. Le lendemain 25 décembre, ce fut l’autre moitié qui s’amusa. Dans le même temps où certains levaient le verre avec beaucoup de convivialité et d’agitation, d’autres l'arme à la main, assuraient leur sécurité.    

 

        Dans cette partie de chapitre, j’ai souhaité décrire l'ambiance particulière du camp de Boussemghoun tel que je l'ai  connue et vécue. Mais il est vrai qu'il  y aurait eu bien d’autres faits ou situations à raconter.

 

           Contact: riton16@orange.fr

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by anciens-8erima-algerie
commenter cet article

commentaires

lucien p 20/02/2013 12:27

au moment de malpasset j'etait a noukrila Et je me rappelle avoir fait un foin auprès du sergent Denis concernant cette collecte que je trouvais anormale;

Gonin Gilles 09/04/2012 12:31

André, bonjour
Je suis Gilles le fils d'André Gonin.
J'ai lu votre mémoire sur le site avec beaucoup d'attention. J'ai découvert quel était votre vie en Algérie. Ca m'a fait drôle de vous voir si jeune et j'ai été ému de revoir mon père. Je pense que
si il était là il serait touché par votre témoignage. Il nous parlait peu de ses années passées à la guerre. En pensant vous revoir je vous dit à bientôt.
Gilles Gonin

anciens-8erima-algerie 09/04/2012 18:01



Bonjour Gilles,


Le temps passé en Algérie m'a fait découvrir en ton père, un homme d'estime et de qualité. La preuve en est que nous sommes restés en relation jusqu'à ce qu'il nous quitte, malheureusement
trop tôt.J'ai souvent pensé à lui. Nous aurons l'occasion de nous voir cette année même, au Michaud, je l'espère. Donc, à bientôt.