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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 16:29

8 ème  Chapitre :   B O U S S E M G H O U N    3.        

 

       A partir de janvier 1960, et pendant toute la durée de mon temps opérationnel restant, j’avais pris l’habitude de noter sur un petit carnet, de façon succinte malheureusement, le déroulement de nos actions journalières, les évènements qui se produisaient, les péripéties, en fonction du programme déterminé par le commandant de Compagnie, aussi bien en opération qu'au camp. Ces notes, bien que superficielles, m'aidèrent énormément dans la rédaction de ce "journal individuel de marche" tant il est vrai qu'il ne m'a pas été facile de me remettre en mémoire des évènements enfouis depuis plus d'un demi-siècle. 

        Les souvenirs qui suivent relatent donc, jour après jour et jusqu'à ma libération, ma vie de jeune appelé dans ce régiment opérationnel qu’était le 8ème RIMa et, par la même occasion, racontent aussi la vie de ces marsouins de la 4ème section, mes compagnons de crapahut, mais aussi celle de tous les biffins de la 2è Compagnie. En fait, chaque section aurait ses souvenirs à relater; aussi je n'ai guère de mérite à le faire.

          "Aucun des acteurs de ce conflit n'a vécu la même guerre. Aujourd'hui, plus encore que hier, on observe que chacun des acteurs du drame a vécu 'sa guerre', et que celle-ci a engendrée des regards différents, voire antagonistes, y compris à l'intérieur d'un même camp". ('Militaires et Guérilla dans la guerre d'Algérie' de J. C. Jauffret  et M. Vaïsse).

 

Vendredi 1er Janvier 1960 : Déménagement, pour une durée relativement courte, d’une partie de la Compagnie au Poste de Noukhila, soit à une vingtaine de kilomètres de Boussemghoun, certainement pour être plus proche de la région où vont se dérouler les futures opérations. Après cet aménagement très provisoire à ce Poste, et pour fêter dignement ce premier jour de l'an, nous avons eu droit à un repas amélioré  c'est-à-dire, du poulet-frites...

 

Samedi 2 Janvier : Nous patrouillons avec nos GMC et ne fatiguons pas. Ces derniers soulèvent des nuages de sable en roulant, visibles de fort loin... les fellaghas savent où nous sommes et nous, sans aucune information, ne savons quoi penser. Est-ce une stratégie militaire? Peut-être bien car on suppose que d'autres unités moins voyantes sont dispersées aux aguets dans ce secteur. 

 

Dimanche 3 Janvier : Départ à 7 heures. Un peu de crapahut mais rien de bien fatiguant. Nous retournons au Poste à 13 heures. Cela ne va pas durer...

       En ce moment, le temps est au beau dans la journée mais les nuits sont froides avec des gelées persistantes dans la matinée. On s'attend à une baisse des températures. 

 

Lundi 4 Janvier : Opération sur le Taméda (1993 m.) soit près de 1000 mètres à grimper à la force des mollets par un cheminement qu'il ne nous appartient pas choisir... Ici, les chemins de grande randonnée n'existent pas et les balisages sont absents. Nous sommes partis avec les sacs à dos bien remplis car l’opération devait durer deux jours; la dotation complète en munitions, les rations individuelles, le sac de couchage et quelques autres affaires. Arrivés au sommet, nous sommes exténués. Heureusement, au cours de notre ascension, nous n’avons pas fait de mauvaises rencontres. Nous avons rejoint au sommet des éléments héliportés de la 1ère Compagnie, qui eurent un tué dans leurs rangs. Que pouvait-on nous demander ensuite, sinon de ratisser tous les talwegs qui se présentaient à nous et ils étaient nombreux. Le soir, nous restons sur place. 

 

Mardi 5 Janvier : Dès le lever du jour, les fouilles et les ratissages reprennent. Nous sommes fatigués. Cependant, l’ordre est donné aux hélicos qui effectuent des rotation depuis le camp de Boussemghoun, de prendre nos sacs et les ramener au Poste de Noukhila. Equipés de la musette et de ce qui nous est indispensable, nous sommes plus légers mais la fatigue ne s’en va pas pour autant.

              Alors que nous crapahutions sur le bord d'une falaise, dominant une petite vallée au fond de laquelle se devine un oued, nous entendîmes un bruit profond et sourd. Presque aussitôt déboucha devant nous, remontant l'oued, un bombardier bimoteur au nez vitré, de couleur bleu foncé. Il passa à quelques dizaines de mètres de nous, légèrement en contrebas, poussé par ses deux moteurs de 2000 CV chacun. Le temps d'agiter le bras en signe amical, de voir le navigateur y répondre et l'avion disparut aussi rapidement de nos yeux qu'il était apparu.      

          L’opération n’ira pas au-delà de cette journée... Nous descendons le djebel en fouillant les talwegs. Mes chaussures me serrent, j'ai de la peine à suivre mais je n'ai rien à dire... Bon début d'année. 

           'Le Douglas B-26 'Invader', était un avion bombardier léger bimoteur d'attaque au sol, construit par la firme Douglas Aircraft. Il était équipé de 8 mitrailleuses de 12,7 m/m, logées dans le nez, lequel pouvait être vitré ou opaque et de 1815 kg de bombes. Vitesse: 570 km/h à 4500 m. d'altitude. Plafond: 6500 m. Moteurs: 2 de 2000 CV chacun. Distance franchissable: 2900 km. Il fut construit en 1355 exemplaires.

                 Durant la guerre d'Algérie, dès septembre 1956, deux groupes de bombardement étaient implantés sur le sol algérien, l'un à Oran-la-Sénia, l'autre à Bône-les-Salines.

               La première opération au cours de laquelle un nombre important de B-26 ont été mis en oeuvre, s'est déroulée le 15 mars 1957, dans le Nord-Constantinois où douze appareils sont intervenus dans la forêt de Moris.

               Les B-26 seront de tous les combats, des sables de la région de Timimoun, au nord du Sahara, jusqu'aux frontières algéro-tunisienne et algéro-marocaine. Ils furent retirés du service en 1965.

                L'avion était gracieux, puissant mais pardonnait rarement les erreurs de pilotage. Le pilote ne bénéficiait pas d'un grand champ de vision sur les côtés et le poste de pilotage, quoique vaste, était assez encombré. Le navigateur, assis à droite sur un strapontin, ne jouissait pas d'un grand confort. Dès que les bombes étaient larguées, le pilote pouvait se croire aux commandes d'un chasseur, tant l'avion était rapide et maniable'. ('Les avions de la guerre d'Algérie').  

 

Mercredi 6 Janvier : Réveil à 6 heures. Je souhaite me porter consultant pour mes pieds mais nous recevons l’ordre de revenir à Boussemghoun. Il n'est pas nécessaire de me présenter au toubib, le moment serait mal choisi. Nous n’apprécions pas ce retour car nous sommes là que depuis six jours. C’est la grosse pagaille, on s’énerve. 

 

Jeudi 7 Janvier : Je me porte consultant à l'infirmerie. Je suis exempté du port des chaussures de marche pendant cinq jours. Matin et soir, je dois me présenter à l’infirmerie pour des soins.

 

Vendredi 8 Janvier : D'après la SAS, des fellaghas se cacheraient dans le douar. Notre Compagnie procède à son encerclement tout comme la palmeraie, le matin de très bonne heure, avant le lever du jour. J’y participe, chaussé de naïls, mais je ne ferai pas partie de ceux qui procèderont à la fouille. J’aurai bien aimé afin d’avoir une meilleure connaissance de l’habitat. La journée se passe dans le calme. Le soir, le bouclage est maintenu mais les fouilles sont interrompues. Nous passons la nuit à surveiller et à écouter les moindres bruits, si près de nos lits de camp et sans notre couchage. On commence à en avoir l'habitude. Simplement enveloppés dans une toile de tente, nous avons froid en ce début de janvier… Matin et soir, je rends visite à l’infirmier pour les soins à mes pieds.

 

Samedi 9 Janvier : Le douar et la palmeraie sont toujours encerclés. Les fouilles se poursuivent. Un rebelle est fait prisonnier. Le soir, l'encerclement est maintenu. Même nuit que précédente.

 

Dimanche 10 Janvier : Les fouilles se poursuivent. Un nouveau rebelle est pris; il est, tout comme son collègue, remis entre les mains de l’officier de renseignement, mais rien ne filtre. Nouvelle nuit passée sur le terrain.

 

Lundi 11 Janvier : Poursuite des fouilles. D’après ceux qui procèdent aux recherches, l'habitat se prête bien à la dissimulation des fellaghas, d'où sa durée. Les fouilles se font malgré la gêne occasionnée par la présence des animaux. Comment découvrir des caches au beau milieu de ces bêtes ! Le deuxième rebelle a été découvert au fond d’un puits… Nouvelle nuit sur le terrain.

 

Mardi 12 Janvier : Je me porte consultant pour des spasmes intestinaux. Cinq jours supplémentaires de repos me sont accordés avec le traitement approprié mais je reste avec les copains pour le bouclage en cours. Pour se porter consultant, il fallait avoir un motif sérieux et ne pas ressortir de l'infirmerie avec l’observation "consultation non motivée" qui pouvait entrainer des sanctions si elle se renouvelait. Le vent très froid souffle; on fait du surplace en tapant des pieds sur le sol pour se réchauffer les doigts de pied. Heureusement, les fouilles se terminent dans la soirée. Les habitants du douar doivent être soulagés… tout comme nous d'ailleurs car on appréhendait cette cinquième nuit de froid.

 

Mercredi 13 Janvier : Toujours mauvais temps. La pluie tombe finement mais froidement. Je suis au repos mais le reste de la Compagnie l’est aussi. Le poêle ronronne tout près de nous, certains se reposent ou dorment, d'autres discutent ou jouent aux cartes. Il y en a pour tous les goûts. Avec ce temps les corvées sont restreintes. Quant aux opérations, elles sont annulées ainsi que les embuscades mais nous ne formulons pas de regrets. Pas marrant de prendre la garde par un temps pareil.

             "Le 13 janvier 1960, le gouvernement fait libérer 7 000 prisonniers, représentant 58 % des rebelles capturés au combat. Par cette mesure de clémence, quel but vise-t-on? Il ne s'agit évidemment pas d'un simple acte charitable. De Gaulle attend-il en retour une concession du GPRA? Soigne-t-il son image de marque internationale?

             La moitié des libérés rejoint les rangs de la rébellion. Celle-ci ne modifie en rien son intransigeance. Si de Gaulle cherchait à créer un choc psychologique, une dynamique de la paix, c'est loupé!

               Grace à ce recrutement providentiel de près de 3 500 hommes, l'ALN comble les pertes que les grandes opérations du plan Challe lui ont infligées depuis un an. Il est vrai que ces 'rengagés' arrivent les mains nues...". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri Le Mire).

 

Jeudi 14 Janvier au Mardi 19 Janvier : Rien à signaler sinon que le temps est toujours aussi mauvais et ne permet pas d’entreprendre des opérations. Les fellaghas peuvent se déplacer en toute quiétude.

 

Mercredi 20 Janvier : Patouille autour de Boussemghoun et fouille de la palmeraie. Les caches doivent être bien discrètes si elles existent car nous ne les trouvons pas.

             Les kilomètres que nous pouvons faire dans une journée sont importants mais comment les évaluer. Sur le plat, on marche assez vite, de l'ordre de 6/7 km à l'heure environ, on fatigue un tout petit peu moins mais les kilomètres sont plus nombreux. Si on grimpe un djebel, c’est tout le contraire qui se produit et la moyenne kilométrique tombe à moins de 3 km à l'heure. En fait, les kilomètres se comptent en heures de marche et bien souvent, en journées de marche. 

          "Un kilomètre sur la carte, ce peut être trois heures de 'crapahut'. En 900 jours sous l'uniforme, mes gars et moi avons dû parcourir l'équivalent de 12 000 kilomètres à pied, sac sur le dos et mitraillette sur le ventre". ('Nous regardions la mort en face' par Jacques Langard - s/lieutenant à la 5è Compagnie du 8è RIMa).

           Etant dans le même Régiment opérationnel, on peut penser, sans trop se tromper,  que le nombre de kilomètres effectués par la 2è Compagnie doit n'avoir rien à envier à celui de la 5è.

 

Jeudi 21 Janvier : Revue d’armes et de propreté vestimentaire. On nous demande d'entretenir nos vêtements; pas facile de jouer à la couturière... Heureusement que ce travail n'est pas noté... Des bleus de Fréjus sont arrivés à la Compagnie. Parmi eux, il y avait une ancienne connaissance qui a pu me fournir quelques renseignements sur la catastrophe de Malpasset. Il parait que le camp Lecocq n’aurait pas souffert contrairement au camp Robert qui aurait subi des dégâts non négligeables.   

         Notre Compagnie doit participer à une prochaine cérémonie. Nous faisons du maniement d’armes pendant une bonne partie de la journée. Le capitaine Derollez n’est pas satisfait de nous et exige de meilleures prestations. Il devrait comprendre que depuis bien des mois nous ne pratiquons plus ces genres d'exercices. D'autres exercices les ont remplaçés... Il n'est pas satisfait également de notre tenue vestimentaire. Certains écopent de huit jours pour vêtements douteusement propres. Il est vrai que quelques uns se laissent aller dans l'entretien de leur tenue de combat, le pantalon et la veste de treillis sont sales malgré les avertissements du chef de section. Ce dernier, le s/lieutenant Barboteau, en sa qualité de chef de section, va certainement trinquer... Le capitaine nous fait la morale pendant dix minutes sans s'apercevoir que la majorité d'entre nous s'en moque éperdument.

 

Vendredi 22 Janvier : Opération de reconnaissance sur la "piste de la mort"

 

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              Sur la piste de la mort, en tête de la section, le sergent MAQUART.

 

            Pourquoi l'appelle-t-on ainsi ? Peut-être à cause de nombreuses embuscades qui ont marqué les esprit!  Mais pas seulement...

             "Après Tiout, c'est le désert tout plat. Les touffes d'alfa et le sable à perte de vue sous le soleil qui tape dur. La piste, qui rejoint le PC du 1er bataillon à 150 km de là, est surnommée 'la piste de la mort'. Une de plus.

              Et c'est vrai qu'il faut voir le convoi avec un appareil photo sous la main; à chaque fois on peut faire un beau cliché du champignon de fumée noire qui s'élève, lorsqu'immanquablement une mine pète, ou plusieurs. Cela ne loupe pas". ('Nous regardions la mort en face' par Jacques Langard, s/lieutenant à la 5è Compagnie du 8è RIMa).

               Maintenant, on peut comprendre pourquoi cette piste s'appelait ainsi.

 

Samedi 23 Janvier : C’est aujourd’hui que doit se dérouler la Prise d’Armes à Boussemghoun en l’honneur du Colonel Portal, commandant le 1er Bataillon. Ce qui nous intéresse, c’est de savoir si l’ordinaire sera amélioré ce jour car c’est le plus important pour nous... Cette cérémonie s’est passée comme d’habitude; toute la Compagnie en rang, au repos pendant une bonne demi-heure, puis au garde-à-vous pendant cinq minutes, le temps pour le colonel de nous passer en revue, puis à nouveau au repos pendant une demi-heure avant le Rompez les rangs. 

 

         "...jusqu'au moment où le colonel PORTAL, nouveau patron du Régiment, est venu nous voir. C'est un parachutiste colonial, un béret rouge, râblé, trapu, une gueule au carré, rouquin avec des mains puissantes et surtout, une 'bananeraie' sur la poche gauche, plus qu'éloquente sur son passé. Il y a au moins quinze décorations et pas des petites, des prestigieuses. C'est un fonceur, un gars dynamique et connaissant son boulot...Il aurait voulu que nous arrivions au tonus des unités parachutistes. Nous, on était d'accord pour bosser comme des bêtes, et nous l'avons fait. Mais nous connaissions l'issue du combat et ce n'était pas possible de se motiver aussi à fond qu'il l'aurait voulu. Quoiqu'il en soit, c'était un bonhomme que nous respections". ('Nous regardions la mort en face' par Jacques Langard - s/lieutenant à la 5è Compagnie du 8è RIMa).

 

Dimanche 24 Janvier : Le matin, instruction sur le terrain. Objet : "l'éclaireur de pointe"

        C’est une place que l’on ne revendiquait pas; elle nous était imposée, on se devait de l’accepter. Mais certains étaient volontaires pour crapahuter de nuit, en tête de la section, à une bonne dizaine de mètres des premiers éléments. Il y avait un risque; celui de tomber nez à nez avec un groupe de fellaghas et se retrouver isolé de la section. De temps à autre, l’éclaireur se laissait rejoindre par la section pour permettre au chef de section de lui donner à nouveau quelques indications sur la direction à prendre. Il fallait avoir les nerfs solides et du courage, plus que de tenir la poêle à frire. De jour, l’éclaireur était remplacé par le maitre-chien qui laissait son chien agir soit librement, soit en le tenant par une longue laisse. Cela dépendait de la topographie du terrain.

 

Lundi 25 Janvier : En opération toute la journée mais peu fatigant. Des caches sont découvertes mais je n'ai pu savoir ce qu'elles contenaient. 

 

Mardi 26 Janvier : Le matin, instruction sur le pistolet-mitrailleur MAT 49. L'après-midi, séances de tir au PM. Je me fais remarquer en maitrisant mon tir par petites rafales. L’utilisation des armes, c'est un don chez moi… Pour le ravitaillement, le Nord 2501 viendra nous survoler tous les mardis et vendredis. 

 

 Mercredi 27 au Vendredi 29 Janvier : Rien de particulier à signaler. 

 

Samedi 30 Janvier : Nous apprenons que la 6è Compagnie est tombée dans une embuscade tendue par les rebelles dans les environs de Géryville, pas très loin de chez nous. Parmi les appelés, il y aurait eu 15 tués et 35 blessés dont deux officiers. Chez les fellaghas, 14 tués et 1 prisonnier. Des armes ont été récupérées.

       Le colonel BIGEARD vient de recevoir, depuis quelques jours, le commandement des secteurs d'Aïn Sefra, de Méchéria et de Géryville. Notre régiment passe sous son commandement. 

         " A peine arrivé, les fells tendent une meutrière embuscade dans la région de Géryville. Quinze jeunes militaires sont tués, j'irai me recueillir sur leurs cercueils. Encore des tués pour rien, on n'a pas su les former, faire ce qu'il fallait faire. Je suis bien décidé à remettre de l'ordre dans tout cela". ('Pour une Parcelle de Gloire' par le général Bigeard).

      Il m'est difficile d'émettre une opinion sur la qualité de la formation militaire donnée aux soldats de cette Compagnie. Ce que je peux dire seulement, c'est que dans notre Compagnie, la formation était limitée, jusqu'à ce jour, à ce que nous avions appris pendant nos classes, l'essentiel étant de courir les djebels comme il nous était demandé de le faire.

       Cependant, lors de mon séjour en Algérie, j'ai pu constater que tous nos officiers étaient intransigeants sur deux choses lorsque nous nous déplacions en convoi : la distance à respecter entre chaque GMC (au minimun 50 mètres) et l'obligation de maintenir les bâches des camions relévées afin de nous permettre de sauter rapidement hors des camions en cas d'accrochage. Ces procédures pouvaient nous sauver la vie.

         BIGEARD, qui l'avait bien compris, écrira :

       "Dans les secteurs, il y a trop de cadres supérieurs âgés; on trouve dans les unités des capitaines de plus de quarante ans. Nos pires ennemis sont encore la routine, la passivité, le manque de goût de l'initiative et des responsabilités. Ceci est d'autant plus regrettable que les appelés sont en général très bien et ne demandent qu'à voir grand et jeune. Ils sont prêts à tous les efforts qu'un commandement, digne de ce nom, peut leur demander au nom de la France mais ils veulent de vrais chefs pour les entrainer."  ('Pour une Parcelle de Gloire' par le général Bigeard).

         "...dans la quasi-totalité des cas, les soldats (fantassins, cavaliers, artilleurs ou sapeurs) sont des appelés du contingent, constitués en régiments dont l'encadrement en officiers et sous-officiers d'active est mince.

         Si, dans les unités de réserve générale, parachutistes ou légionnaires, chaque compagnie possède quatre, parfois cinq officiers et une vingtaine de sous-officiers de métier, cette proportion est ramenée à un, rarement deux officiers, et quatre ou cinq sous-officiers d'active. La bonne volonté, le courage, l'ardeur des appelés n'est donc pas mise en cause". ("Guerre des Appelés en Algérie" par Erwan BERGOT).

 

       "Trop de chefs, indignes de leurs galons, laisseront leurs subordonnés et leurs hommes croupir dans la paresse, le j'm'en foutisme, et l'inutilité. Trop d'hommes de troupe inexpérimentés se trouveront alors complètement désarmés, physiquement et moralement, le jour où se produira l'évènement qu'ils n'attendaient pas, contre lequel on ne les avait pas prémunis et qu'ils avaient fini par croire impossible". ('Histoire Militaire de la Guerre d'Algérie' par Henri le Mire').

 

       On serait en droit de se demander s'il n'y aurait pas deux armées en Algérie: celle de 'haut rang', les seigneurs, à qui on ne refuse rien et celle des manants qui n'ont généralement droit à rien sinon très peu.

 

Dimanche 31 Janvier : La Compagnie est placée en alerte certainement à cause de cette embuscade. Des troupes doivent être déjà sur place pour reprendre le contact avec ces fellaghas. 

     "...nos quinze copains tués sont couchés sur une dalle en béton brut, dans une petite salle attenante au dortoir, et on organise la garde d'honneur pour la veillée funèbre.

...Oh! oui, j'ai eu tout le temps de les regarder. Ils sont tels que la mort les a pris, et que la raideur cadavérique et le gel les ont figés.

...Des gars passent pendant la veillée. Ils pleurent. Moi, je n'y arrive pas, les yeux me brulent. La rage aussi de n'avoir rien pu faire. Les gars chuchotent: là, c'est le mitrailleur du half-track. C'est lui qui a sauvé le convoi. Il a tiré jusqu'à ce qu'il s'écroule. Il a reçu sept balles dans le corps.

    Des bribes de conversation, mais surtout une torpeur accablée. Trente cinq blessés ont été évacués.

   Bordel de merde, sangre y muerta, saloperie, dégueulasserie. Y a plus de mots pour décrire ce que nous ressentons". ("Nous regardions la mort en face" par Jacques Langard - s/lieutenant à la 5è Compagnie du 8è RIMa).

 

1er Février au 10 Février 1960: Je n’ai rien inscrit sur mon carnet. Je me souviens que nous sommes partis en opération pour plusieurs jours et avoir omis d'emporter mon carnet. En revenant au camp, ma mémoire m'a fait défaut pour rétablir les évènements tels qu'ils se sont enchainés. Plutôt que d'écrire des bêtises ou inventer quoique ce soit, j'ai préféré ne rien coucher sur mon carnet.

 

 Jeudi 11 Février:  Notre section, sous le commandement du s/lieutenant BARBOTTEAU, notre actuel chef de section, part pour Aïn Sefra. Nous sommes en tenue de ville avec les armes. Une section en tenue de combat nous escorte avec les habituels half-tracks. Nous arrivons dans cette ville pour le repas de midi qui nous est servi dans les quartiers de la Légion. 

       Une Prise d’Armes a lieu à 15 heures en l’honneur du Colonel BIGEARD, responsable du secteur d’Aïn Sefra. Ce dernier est muté en France à la suite de certaines de ses déclarations peu appréciées par le commandement militaire. Dans une déclaration écrite et transmise à la Presse, BIGEARD se serait montré "compréhensif" à l’égard des insurgés des barricades en janvier 1960 à Alger.

     Voici cette déclaration qui fit polémique:

    "...Pour les Français de métropole, pour les Français d'Algérie, Européens et musulmans, pour l'Occident, je suis convaincu que nous menons ici notre dernier combat d'hommes libres. Je suis seul, je ne fais partie d'aucun complot. Je pense, en toute bonne foi, que les hommes des barricades représentent effectivement le peuple d'Algérie et n'ont agi que par désespoir. Que veulent ces hommes et l'armée qui combat? C'est la certitude que leur combat ne soit pas vain et que tous les doutes soient définitivement levés, que soient prises les mesures indispensables qui permettront de vaincre la subversion." 

           Cette dernière phrase relate bien notre sentiment. Comme il écrira également :

         "... j'ai dit ce que j'avais sur le coeur... Vu avec des années de recul, il fallait être encore bien innocent et inexpérimenté politiquement pour ce fourvoyer dans une telle salade.

          ... en songeant à cette Algérie, à ces guerres perdues, à ceux qui m'ont suivis, qui ont tout donné sans rien demander, à ceux qui ne sont plus..." ('Pour une Parcelle de Gloire' par le général Bigeard).

          "Il n'aurait pas non plus manqué de souligner qu'il n'avait jamais été qu'un homme seul, n'ayant jamais appartenu à quelque complot pour attenter à l'intégrité des Institutions de la République, des préparatifs du 13 mai auxquels il n'avait participé en rien, jusqu'au Putsch des Généraux et à l'OAS qui avait suivi, et à quoi il n'avait jamais été mélé. S'il lui était arrivé parfois de manifester quelque grogne face à sa hiérarchie, cela avait toujours été motivé par son souci du 'mieux servir' qui constituait, à ses yeux, la forme la plus accomplie de la discipline". ('Bigeard' par Erwan Bergot).

       Le général de Gaulle était d'accord pour son maintien en Algérie. Il en sera autrement du ministre des Armées. Il aura droit à 60 jours d'arrêts signés du général Challe... Sa guerre d'Algérie, mais pas sa carrière de militaire, se terminera le 1er février 1960, à l'âge de 44 ans. Son état d'âme d'alors: " Après avoir été captif des Allemands, prisonnier des Viets, je vais être mis en taule par des Français, décidément c'est le creux de la vague."

         Et une certaine Presse écrira à cette époque:  

         "Le héros en disgrâce: C'est la seconde fois, en dix-huit mois que le colonel Bigeard est contraint de mettre son uniforme dans un placard et d'attendre, dans sa maison de Toul, le bon plaisir du destin. En songeant à cet incomparable baroudeur réduit à l'immobilité, les maitres terroristes de Tunis et du Caire doivent avoir le sourire...".

          En France, on retrouve très souvent cet état d'esprit, cette façon d'agir envers ceux qui se sont élevés dans la hiérarchie civile ou militaire par leurs propres moyens, leur courage, leur ténacité, leur claivoyance, leur intelligence, leur bon sens. Certains Français n'aiment pas la réussite des autres, ils en ont horreur. Par jalousie, manque de respect, rivalité, bêtise humaine, allez donc savoir, mais on y retrouve généralement un peu de tout cela.

       Cette affaire des "barricades" nous rappelle qu'on s'achemine tout doucement mais irréversiblement vers une option qui ne fera pas que des heureux dans cette Algérie. Les Français de ce pays sont en proie au doute depuis le discours de septembre 1959 du général de Gaulle. 

 

       La Prise d'Armes eut lieu en dehors de la ville et aucune personnalité civile n’y assista. Des détachements militaires sont là tout comme nous: les Paras bien-entendu, la Légion, les commandos Cobra et Georges, les Artilleurs, les Spahis, et bien d’autres. J’ai le souvenir de cet homme, en tenue camouflée, le béret rouge bien incliné sur la tête, l’allure altière, le regard droit et la stature imposante, les nombreuses médaillles qui ornent sa poitrine, nous passant en revue dans un silence impressionnant. Personne ne bouge lorsqu’il passe devant nous. On le suit des yeux, il en impose, on se sent tout petit à côté. C'est lui qui nous fait l'honneur de sa présence en qualité de militaire hors pair. 

 

1960-033- BIGEARD.

     En le voyant de si près, je comprends mieux pourquoi des jeunes du contingent l’on suivi presque aveuglément pendant tout leur temps de service militaire. Ils se sentaient commandés par un chef de grande valeur et ils se sont fait un plaisir de "bosser comme des bêtes".

         "L'homme en imposait. Tous ceux qui l'ont rencontré et portraitisé (Kessel et bien d'autres encore), ont avoué leur fascination, parfois trouble, pour ce baroudeur tout d'un bloc" ('Cahiers d'Histoires').

       Quelques paras immortalisent la cérémonie avec appareils photos ou caméras. Une cérémonie tout à fait simple car il s’agit d’un départ imposé que n’a pas dû apprécier "Bruno" (son indicatif radio).

         Le soir, nous avons quartier libre dans la ville. 

        Voici le parcours de ce militaire 'incorporé dans l'armée en qualité de simple soldat et sorti avec le grade de général de Corps d'Armée'.

         « Marcel Bigeard est né en 1916 à Toul. Il effectue son service militaire et termine avec le grade de caporal-chef. Rappelé, il participe à la guerre contre les Allemands. Fait prisonnier, il s'évade et rejoint la zone libre. Il part pour le Sénégal puis rejoint le Maroc avec le grade de sous-lieutenant. Nommé capitaine en 1945, il fait trois séjours en Indochine et rentre en France avec le grade de lieutenant-colonel. En octobre 1955, il prend le commandement du 3ème BCP dans la région de Constantine en Algérie puis, en janvier 1959, il prend le commandement du secteur de Saïda en qualité de colonel.

       Le 1er décembre 1959, il prend le commandement du secteur d'Aïn Sefra. Suites à ses prises de positions, il est muté en France au début de l'année 1960. Il se prononcera contre le putsch des généraux à Alger en avril 1961. Il est nommé général de Corps d'Armée le 1er mars 1974. Il se retire dans sa maison de Toul en 1986. Par la suite, il écrira de nombreux livres sur sa carrière militaire et proposera ses réflexions sur le devenir de la France. 

         Son retrait de la vie publique fut assombri par la polémique sur l'usage de la torture en Algérie qu'il avait qualifié, en juillet 2000, de 'mal nécessaire'. Il n'avouera jamais avoir participé à la torture. Officier adulé ou haï, Bigeard n'était pas Saint-Cyrien et n'avait pas fait l'Ecole de Guerre...Il fut 5 fois blessé et 24 fois cité dont 12 fois à l'Ordre de l'Armée.

         Il pourra dire: "J'ai adoré l'action, les responsabilités, l'imprévu, la gloriole, les creux de vague; non, je ne regrette rien".

         Il meurt le 18 juin 2010 à l'âge de 94 ans, le jour anniversaire de l'Appel du général de Gaulle. Son épouse Gaby, sa fidèle compagne, le suivra de peu en décèdant en juillet de l'année suivante. ». ("fr. wikipédia.org/wiki/Marcel Bigeard).

        Le général BIGEARD avait souhaité que ses cendres soient répandues sur Diên Biên Phû mais les autorités du Vietnam ont refusé. 

         "...Son dernier souhait est plutôt de se faire incinérer, et que ses cendres soient dispersées au-dessus de Diên Biên Phu. 'Cela embêtera les deux gouvernements, français et vietnamien, et puis, il faudra un largueur'. A Diên Biên Phu, il retrouvera ses morts. Seront-ils là? Sûrement, mais avec ce qu'ils ont de meilleur en eux...Il y aura sûrement tous ceux qui l'ont suivi, qui l'ont révéré, qui se sont sacrifiés sur un geste, sur un mot de lui, et qui seront fiers de lui faire escorte. Pour l'éternité". ( 'Bigeard' par Erwan Bergot).

              Mardi 20 novembre 2012, les cendres du général Bigeard ont été transférées "au milieu de ses soldats", au Mémorial des Guerres d'Indochine, à Fréjus (Var). Fin de parcours militaire pour celui qui fut la dernière grande figure de l'armée française après 25 années consécutives offertes à son pays la FRANCE.

           La date retenue pour cet hommage, le 20 novembre, est la date anniversaire de l'opération "Castor", au cours de laquelle Bigeard sauta en 1953 sur Dien Bien Phu, le camp retranché français en Indochine.

            "Ici repose les cendres et la semence de Marcel Bigeard. Les cendres appelées à se confondre avec la terre de notre pays, mais aussi la semence, c'est-à-dire son courage et son dévouement et surtout, bien qu'il soit déjà trop loin pour nous entendre, l'enthousiasme qui faisait battre son coeur pour toutes les grandes causes de la France". ('Valérie Giscard d'Estaing', ce 20 novembre 2012, à Fréjus).

 

Vendredi 12 Février : Départ pour Boussemghoun à 7 heures. Arrivée à 14 heures. Repos.

 

Samedi 13 Février : Section de Jour.

 

Dimanche 14 Février : Départ à 5 heures. pour une opération dans le secteur de Chéllâla. Très importants mouvements de troupes. Dans l’après-midi, nous sommes en instance d’héliportage près d'un djebel mais cela ne se fera pas. Le soir très tard, nous rentrons à Chéllâla.  

 

Lundi 15 Février : Nous partons à 4 heures pour le secteur de Géryville où de grandes opérations se déroulent depuis la dernière embuscade du 30 janvier dernier. Nous crapahutons toute la journée et passons la nuit sur le terrain enroulés dans une toile de tente.

         'Géryville, ville singulière, ville haute en altitude, parmi les plus hautes, culmine à 1376 mètres et dépasse ainsi Briançon (1326 m), dans le département des Hautes-Alpes, la plus haute cité de France. Cette ville fut dénommée Géryville  du nom du colonel Géry, qui avait fait une incursion avec une colonne, en 1843 à El-Bayadh, point d'eau avec quelques ruines de ce qui fut un ksar.

          Pays des grands espaces, sa commune avec ses 50 000 km2, était plus vaste que la Belgique et le Luxembourg réunis (32 000 km2). Elle s'étend du Chott Ech Ghergui à l'Erg occidental avec seulement une population rurale de 46 000 nomades d'origine arabe, 7 000 ksouriens berbères et de 7 500 à 10 000 à Géryville-centre dont un grand nombre de militaires.

           L'alfa des Hauts Plateaux a fait la prospérité de la cité entre les deux guerres ce qui en fit le centre alfatier le plus important d'Afrique du Nord. Arrachée avec méthode, cette plante singulière car unique, donnait un papier de qualité de renommée mondiale, fabriqué hélas, en Angleterre'. ('Algérie-Géryville-GeneaWiki'). 

           En ce mois de février, il n’y fait pas chaud dans ce secteur. Bonne nuit, les petits…

 

Mardi 16 Février : Les heures ont été longues cette nuit. On a eu tout le temps de contempler le ciel qui nous a paru plus étoilé que d’habitude. Avec le froid, pas moyen de dormir, d’autant plus que nous nous devons de participer à la garde à tour de rôle. Une fois réveillé, il est difficile de se rendormir, on s’agite, on se déplace. Le café nous manque mais les trainglots ne sont pas là pour nous donner un peu d’essence pour la chauffe. De toute façon, il nous est défendu de faire du feu pour éviter de se faire repérer. Et, contrairement aux parachutistes ou aux légionnaires, les pastilles de méta ne sont pas pour nous (les pastilles de méta ou 'Esbit', sont des combustibles solides se présentant généralement sous forme de tablettes de 4 gr qui permettent de faire bouillir un quart d'eau en 5 mn).

        Les ratissages ont repris dès le lever du jour. Arrêt de ceux-ci en fin de journée. On aimerait bien savoir quels ont été les résultats de nos pérégrinations mais, comme d'habitude, nous ne saurons rien. Retour et arrivée à Boussemghoun à 22 heures. Les postes de garde ont été doublés. Pourquoi ? Bonne question, mais pas de réponse. Nous sommes épuisés par ces trois journées d’opération et ces deux nuits successives où nous n'avons guère pu dormir à cause du froid. Dans la nuit, une grenade explose dans les barbelés. Certainement le fait d’un ami  qui vient se rappeller à notre bon souvenir…

 

Mercredi 17 Février : Toute la Compagnie est mobilisée pour assurer la protection du convoi qui se rend à Aïn Sefra pour y amener les permissionnaires ainsi que quelques habitants du douar. Le commandement doit avoir connaissance de bruits peu rassurants pour agir ainsi. D’habitude, une seule section suffit pour sécuriser le convoi, d’autant plus que les half-tracks le suivent dans ses moindres déplacements.

 

Jeudi 18 Février : Depuis ce matin très tôt, nous sommes en observation sur un piton, dans les parages du Poste de Noukhila.

       Les camions nous ont déposé assez loin de ce djebel pour ne pas donner l'éveil bien que nous sachions que depuis le départ du camp, nous sommes surveillés sinon par les yeux, du moins par les oreilles... Il a fallu faire une approche de ce djebel le plus discrètement et ensuite le grimper en silence.

       Dans une obscurité la plus totale, on avance en tâtonnant bien souvent le sol du pied et en essayant de ne pas perdre de vue le dos du copain que l’on devine plus qu’on ne le voit, car  il ne faut pas qu’il y ait rupture dans la colonne de biffins. La seule chose gênante: on fait toujours trop de bruits. Certains toussent sans discrétion, d’autres jurent fort en manquant se casser la gueule, etc. Parfois, c’est l’arrêt brutal ; on se cogne l’un dans l’autre en grommelant. Quelque fois nous avons droit à un arrêt prolongé, certainement pour permettre aux gradés de la section de tête de  vérifier sur la carte d’état major si l’itinéraire est bien respecté. Il faut imaginer nos gradés, agenouillés sur le sol, recouverts d'une toile de tente, déchiffrant la carte à la lumière d'une lampe de poche. Certains en profitent pour effectuer un besoin naturel, d’autres pour tomber la veste matelassée, boire un coup ou tout simplement, s’assoir à terre, le dos calé au sac. Mais interdiction d’allumer une cigarette. Alors, de cette file d’hommes plus ou moins aglutinés, pointe un mélange de toux vite étouffées et de mouchures peu discrètes. Puis, c’est à nouveau le signal du départ. Arrivés à une certaine altitude du djebel, les sections se séparent et prennent chacune une direction différente pour atteindre les points à occuper sur des crêtes, des sommets. Le soir, après notre arrivée tardive au cantonnement, la pluie se met à tomber fortement et le tonnerre gronde dans cette grande vallée. Rien à voir avec les pluies fines de ces derniers jours.

 

Vendredi 19 Février : Section de Jour. La 3è section a été invité à rejoindre la 1ère Compagnie pour une opération. Les veinards...

 

Samedi 20 Février : Départ à 5 heures, les camions tous feux éteints, soyons moderne "en black-out", roulent sur la piste, les chauffeurs penchés sur leur volant, essayant de deviner les éventuels obstacles sans perdre de vue le camion qui le précède.

      Nous fouillons des oueds toute la journée. Un fellagha d’une quarantaine d’années est fait prisonnier, son copain n'ayant pas eu la même chance... Il souffre d'un éclat de grenade qui s'est logé dans sa machoire inférieure, mais ne se plaint pas. Mon chef de section me demande de le surveiller. Nous continuons notre ratissage et mon prisonnier avance devant moi à notre allure. Je lui donne à boire, ce qu'il apprécie car la journée, malgré que nous soyons en hiver, est bien chaude. 

       Le capitaine Derollez a réclamé un hélicoptère pour évacuer le prisonnier sur le PC du Bataillon. Finalement une Alouette arrivera en fin d’après-midi. Celle-ci sert au transport de blessés ou de morts car elle est munie, extérieurement, de deux civières. Le capitaine le pousse vers l'une mais il hésite à s’allonger. L’officier s’impatiente et lui tapote les épaules du bout de son inséparable canne. La coquille de protection en plexiglas refermée, l'hélicoptère s'éloigne dans le bruissement de son rotor. Notre prisonnier est parti pour son baptême de l'air. Que va-t-il devenir, que va-t-on lui faire ? On ne le saura pas.

        Nous étions partis en nous allégeant au maximum, pensant rentrer au camp en fin de soirée... On s'est trompés, nous restons sur le terrain en embuscade, notre toile de tente sur les épaules, dans un oued, attendant que na nuit passe…mais rien ne viendra troubler notre attente.

        Depuis que j’ai été piqué par un scorpion, j’appréhende ces attentes, à demi-allongé sur le sable, entre deux touffes d'alfa, dans le creux d'un  talweg.

         Le scorpion saharien appelé "Androctonus australis" est un habitué très dangereux des oueds. C'est un des scorpions les plus dangereux d'Afrique du Nord car son venin est, en général, mortel. Si la mort n'est pas au rendez-vous, son venin peut provoquer des dégâts importants et parfois irréversibles. En général, les piqûres des scorpions les plus dangereux ne sont pas douloureuses, contrairement aux autres. Je n’avais ressenti aucune douleur... Dans la description des troubles, il y a l’hypersudation, ce qui s’était produit à mon bras… Je comprends mieux pourquoi le capitaine-médecin a souhaité me ramener avec lui  pour être mis en observation. J’ai eu beaucoup de chance.

       S’il y a des scorpions, il y a aussi les vipères à cornes qui se déplacent la nuit à la recherche de petites proies. J’avoue n’en avoir jamais vu sauf en photo et cela donne déjà froid dans le dos… Elle doit son nom aux deux écailles dressées sur sa tête en forme de petites cornes. Sa taille varie entre 30 et 60 centimètres. L'été, elle opte pour une vie nocturne et l'hiver, diurne. Chez l'homme, sa morsure n'est pas mortelle mais provoque un gonflement important au niveau de la morsure, parfois un oedème hémoragique. Nos gradés ne nous ont jamais parlé de ces risques-là. C'était peut-être préférable...

         "Les champions du camouflage sont indubitablement les reptiles, comme la vipère des sables et la vipère à cornes, mais ces serpents ne résistent pas aux grosses chaleurs et à 40°, ils présentent déjà des signes d'insolation, alors que les lézards supportent mieux les rayons du soleil. Le sable est souvent un excellent refuge pour ceux qui s'y enfouissent. Cette habitude caractérise la vipère à cornes du Sahara qui chasse à l'affût dans la journée, alors que la nuit, elle se déplace à la recherche de ses proies". ('Encyclopédie du Groupe Paul-Emile Victor).

 

Dimanche 21 Février : Nous rentrons au camp à 8 heures. Liberté totale le restant de la journée.

 

Lundi 22 Février : Bouclage du douar et de sa palmeraie au lever du jour. Rebelote; vérification de l’identité de ses habitants. Nous rentrons à 13 heures.... Ce contrôle s’est fait bien rapidement!

 

Mardi 23 Février : Départ à 3 heures. Beaucoup de piste et de route pour atteindre la région de Méchéria où va se dérouler l’opération. Notre Compagnie se positionne en observation au sommet d'un djebel... après l'avoir grimpé. Une vue magnifique s’offre alors à nos yeux;  toute la plaine de ces Hauts Plateaux sahariens s’étale à perte de vue devant nous. On a vraiment de la chance... Et dans cette plaine, des centaines de dromadaires. C'est leur lieu de pâturage. Le silence est absolu, un silence que je ne retrouverais nulle part ailleurs.

         L’Algérie, c’est 2 381 741 km2, soit un peu plus de quatre fois la France. Le pays se présente comme un immense désert délimité au nord par une frange habitée de 300 kilomètres de large environ. L’Atlas saharien où nous sommes, est formé d’une succession de monts dont le massif des Ksour, avec une altitude moyenne de 1200 mètres.

          On respire l’air pur, on se repose. On n’a que ça à faire et à surveiller toute la zone à la jumelle. Il ne faudrait pas que des fellaghas passent  devant nos yeux sans qu’on s’en aperçoive… Et on finit par en arrêter deux avec leurs armes à la main. Retour à Boussemghoun tard dans la nuit.

 

Mercredi 24 Février : Nous sommes héliportés dès 8 heures sur le Taméda. Le sommet est vite atteint. Sur celui-ci, les sections se recomposent et gagnent leur position. Nous sommes en observation mais aussi en bouclage, prêts à démarrer pour le ratissage d'oueds si on nous le demande. Aller du haut vers le bas n'est pas trop fatigant. Dans l'immédiat, c'est le repos absolu avec en prime, le petit bol d'air à 2000 mètres d'altitude. Il ne fait pas chaud. On pense à ceux qui crapahutent sur le versant du djebel en le remontant et qui poussent peut-être sans le savoir, des rebelles vers nous, lesquels doivent réfléchir sur la façon de procéder pour se sortir des mailles du filet. 

 

1959-190--Bou-Semghoun.-Envol-des-helicos-jpg

                         A proximité de notre camp, l'envol des premiers hélicos.

 

          Dans ma jeunesse, on faisait faire un petit tour d’avion aux enfants qui avaient contracté la coqueluche, pour la leur faire passer et, ce n'était pas gratuit... Pour nous, c'est gratuit, ou plutôt, ce sont les contribuables français qui paient. Le ciel est d’un bleu magnifique. Le soleil se fait sentir en fin de matinée. A ce rythme, on va avoir le teint hâlé très rapidement. La vue sur la plaine et les monts est magnifique. Par contre, on y aperçoit aucun dromadaire; cela se comprend, il n'y a que de la caillasse et très peu d'alfa... Nous bénéficions de cette situation jusqu'en milieu d'après-midi où les hélicos viennent nous chercher et nous déposer au camp. Ah! Quelle belle journée...

  1959-116 - Vue depuis le Taméda.

                          Vue du sommet du Tameda...grandiose!

 

Jeudi 25 Février : RAS. Repos et beau temps.

 

Vendredi 26 Février : Section de Jour au Bataillon, douches, gardes, corvées.

 

Samedi 27 Février : A 7 heures, nous escortons un convoi pour le Poste de Noukhila. Ce Poste était occupé en permanence par une seule section qui, d'après ce que je me suis laissé dire, faisait souvent du tir la nuit"... Explication: chaque officier, sortant de l'école de Cherchell, avant son affectation dans une des Compagnies opérationnelles, en prenait le commandement pour une période de deux à trois mois. Et au cours de cette période, les anciens prenaient la liberté de tirer sur des hypothétiques attaquants, lors des gardes la nuit, pour tester les réactions de l'officier...

Retour à 17 heures.

 

Dimanche 28 Février : On aurait pu être tranquille ce jour-là s’il n’y avait eu une revue d’armes...

 

          Contact: riton16@orange.fr

 

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Published by anciens-8erima-algerie
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commentaires

Noureddine 17/02/2014 05:58

En effet grandiose le fameux djebel Tameda et qui me fascine
les plus belles chaines de montagne d’Algérie se trouvent dans cette magnifique région qu'est le mont des ksour
Cordialement

anciens-8erima-algerie 17/02/2014 07:15



Bonjour,


Ce fameux djebel, le Tameda, qui nous en a tant fait bavé, que nous montions et redescendions aussitôt dans tous les sens, à la recherche de fellhagas introuvables, ce Tameda et tous ses
congénères qui continuent à nous travailler l'esprit...


Merci pour vos magnifiques photos.


Cordialement.



lucien P 20/02/2013 13:16

Exact c’était bien le colonel Portal le dénommé bibine à cause de la bière bao qu’il affectionnait. Ce qui nous a fait faire un peu plus de km que prévu sur une opération dans la plaine de
Noukhrila il avait prit la mauvaise carte. Pour le scorpion qui t’a piqué tu a eu la chance de tomber sur le capitaine Carret qui avait compris que l’anti-vénéneux n’était pas l’idéal et
incompatible avec la tabdt tu as donc eu une une intramusculaire fenergan/dolosal et tu as bien dormi il paraît que je faisais bien les piqures )

anciens-8erima-algerie 17/03/2013 16:07



Bonjour l'ancien,


J'ai conservé, jusqu'à ce jour, un bon souvenir de ce capitaine-médecin, et par sa compétence mais aussi par son humanité. Il fut bien regretté lorsqu'il nous quitta à Bousemghoun. C'est donc
toi qui a vu mes fesses...Je m'en suis bien sorti...Cordialement.



FREUND DANIEL 09/04/2012 13:56

Bonjour
je viens de lire votre récit sur votre séjour à Séfra et ses environs et j'ai beaucoup apprécié la sincérité de l'écrit et la description de tous ces lieux que j'ai beaucoup connus.Je suis
originaire d'AÏN-SEFRA et peut être avez vous été boire une bien bière fraiche dans le bar de mes parents où vous avez vu ces jolies serveuses ( probablement une de mes cousines) et où venait
souvent l'adjudant Bébert de la police militaire pour s'assurer de la tenue des militaires.
J'écris moi même mes mémoires sur cette période et j'aimerai bien rentrer en contact avec vous.
Bien amicalement

anciens-8erima-algerie 09/04/2012 19:02



Bonjour,


Aïn Sefra, la 'perle du désert'; j'y ai souvent pensé ces 50 dernières années, malgré le peu de temps passé dans dans son environnement immédiat. Mais nos Postes successifs dans cette région
et les opérations militaires nous permettaient d'y revenir assez souvent.


Avec plaisir: 'riton16@orange.fr'. Amicalement.